Durant deux jours, devant moi deux grandes lézardes dans le sol du zendo. Deux belles et grandes plaques lisses et brillantes fendues sur toute leur largeur. Dommage, me dis-je spontanément. D’autres se le sont dit aussi : ces lézardes portent des traces de masquage sinon d’essais de réparations.
Me voilà durant deux jours « présent ici et maintenant » devant l’imperfection du sol qui me renvoie à moi-même et à ce sentiment parfois rude de n’avoir pas assez bien fait, bien dit, bien été… Qu’est-ce que j’ai dit et que je n’aurais pas dû dire, que je n’ai pas dit et que j’aurais dû dire, pas fait et que …
Présence à soi devant les lézardes du sol du zendo.
Qu’est-ce que le parfait, l’imparfait sinon des productions du mental, qu’il m’arrive de prendre pour argent comptant comme s’ils avaient une réalité.
Ne marche-t-on pas bien sur ce sol lézardé ? Ne remplit-il pas son office ?
« Nous avons tous la nature de Bouddha. L’éveil spirituel est le processus de prise de conscience de notre bonté essentielle, de notre sagesse et de notre compassion naturelles » (Tara Brach). Avec une touche d’humour, me revient un graffiti : « N’oubliez pas d’être un peu fêlé pour laisser passer la lumière ».
Qu’est-ce qui compte finalement ? De répondre à un idéal de perfection ou d’être corps et esprit avec bienveillance dans l’ici et  maintenant, dans le lien à soi, à l’autre, au  réel ?
Vendredi dernier à la supérette, je suis à la caisse parmi les premiers clients. Derrière moi un enfant pleure avec force. Des cris qui font tache dans le silence matinal. En moi-même, je plains la mère tout en réglant ma note. La caissière, jeune, sourit doucement et s’adresse à l’enfant : « Alors, mon loulou, tu es triste, tu t’es levé trop tôt … » Plus que les mots, c’est le ton qui parle. L’enfant l’écoute, cesse immédiatement ses cris. Son visage se détend et il n’a plus d’yeux que pour elle.
Comme elle devait être présente à elle-même autant qu’à l’enfant, à sa maman, aux autres clients pour trouver ainsi les mots, et surtout le ton, justes pour transformer en sourires la fêlure sonore de l’enfant ?
Ce matin-là, la jeune caissière était mon maître.

Serge

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