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L’Attention est une attention d’instant en instant à ce qui est. Étant donné que, sans le savoir, nous nous percevons nous-mêmes et le monde autour de nous à travers des schémas de pensée limités, habituels, et conditionnés par des croyances erronées, notre perception et notre conceptualisation mentale de la réalité sont dispersées et confuses. L’Attention nous apprend à suspendre temporairement tous ces concepts, images, jugements de valeur, commentaires mentaux, opinions et interprétations. Un esprit attentif est précis, pénétrant, équilibré et or-donné. Il est comme un miroir qui reflète sans distorsion tout ce qui se trouve devant lui.

Le Bouddha a souvent dit à ses disciples de « maintenir l’Attention en avant ». Par « en avant, » il voulait dire : dans l’instant présent. Le sens de cette phrase va plus loin  qu’observer simplement avec lucidité ce que fait l’esprit pendant que nous sommes assis en méditation ; cela veut dire comprendre clairement chacun des mouvements particuliers, physiques et mentaux, que nous effectuons chaque jour, au fil des heures. En d’autres termes, cela signifie : être ici, maintenant.

L’instant présent change si vite que nous ne nous rendons souvent pas du tout compte de son existence. Chaque instant mental ressemble à une série de photographies passant à travers un projecteur. Certaines images proviennent d’impressions sensorielles. D’autres viennent des souvenirs d’expériences passées ou d’imaginations concernant l’avenir. L’Attention nous aide  à « geler » l’image pour nous permettre de devenir conscients de nos sensations et de nos expériences telles qu’elles sont, sans la coloration déformante des interprétations socialement conditionnées ou des réactions dues aux habitudes.

Une fois que nous avons appris à porter attention sans commentaire à ce qui est exactement en train de se passer, nous pouvons observer nos sensations, nos émotions et nos pensées sans en être prisonniers, sans être emportés par nos schémas réactifs habituels. L’Attention nous donne ainsi le temps dont nous avons besoin pour prévenir et surmonter les schémas de pensée et de comportement négatifs et pour cultiver et maintenir les schémas positifs. Elle débranche le pilote automatique et nous aide à prendre le contrôle de nos pensées, de nos paroles et de nos actions.

De  plus,  l’Attention  mène  à  l’intuition, « Vision  intérieure » lucide et sans distorsion des choses telles qu’elles sont réellement. Si nous pratiquons régulièrement, à la fois dans des sessions de méditation formelles et pendant les activités de notre vie quotidienne, l’Attention nous enseigne à voir le monde et nous-mêmes avec l’œil intérieur de la sagesse. La sagesse est le couronnement de la Vision intérieure. Ouvrir l’œil de la sagesse est le but réel de l’Attention, car la Vision intérieure dans la véritable nature de la réalité est l’ultime secret de la paix durable et du bonheur. Nous n’avons pas besoin de le chercher à l’extérieur de nous-mêmes ; chacun de nous possède la capacité innée de cultiver la sagesse. Une histoire traditionnelle met ce point en évidence:

Il était une fois un être divin qui voulait cacher un important secret – le secret du bonheur. Il pensa d’abord à le cacher au fond de la mer. Mais il se dit alors : « Non, je ne peux pas cacher mon secret à cet endroit. Les êtres humains sont très intelligents. Un jour, ils le trouveront. »

Ensuite, il pensa à le cacher dans une caverne. Mais il rejeta également cette idée : « Beaucoup de gens explorent les cavernes. Non, non, ils trouveront également le secret à cet endroit. »

Ensuite, il pensa à le cacher sur la plus haute montagne. Mais il se dit alors : « Les gens sont si curieux à présent. Un jour, quelqu’un escaladera la montagne et le découvrira. »

Enfin, il imagina la solution parfaite. « Ah ! Je connais l’endroit où personne ne viendra jamais voir. Je vais cacher mon secret dans l’esprit humain. »

Cette divinité cacha la vérité dans l’esprit de l’homme. Maintenant, trouvons-la ! L’Attention n’a pas pour but d’apprendre quelque chose d’extérieur. Son but est de trouver la vérité cachée en nous – au cœur même de notre être.

Vénérable Gunaratana, Les huit marches vers le bonheur, Marabout, 2013, pp. 286-288

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Nous apprenons avec beaucoup de tristesse que Kaikyo Sara Roby Sensei, que beaucoup des pratiquants de Shikantaza connaissent, est décédée la nuit dernière.

Disciple d’Okumura Roshi et soeur dans le Dharma de Michel Mokusho Depreay, Kaikyo Sensei nous a fait l’amitié, pendant plus d’un an, de venir co-animer notre séminaire Dôgen mensuel. Nous nous souviendrons tous de son incroyable énergie et de son indéfectible sens de l’humour.

Nous proposons aux personnes qui le souhaitent, qu’elles l’aient connue personnellement ou non, de venir s’asseoir avec nous, lundi soir à 19h, au Daishinji (rue Roland de Lassus). Ce zazen sera suivi d’une cérémonie à sa mémoire.

Kaikyo

Il existe de très nombreuses façons de présenter la méditation. La manière la plus répandue actuellement est d’expliquer les bienfaits qu’elle procure : méditer vous rendra moins stressé, plus calme, ou vous permettra d’obtenir tel ou tel bénéfice…
Certes, la méditation aide profondément ceux qui s’y engagent régulièrement et nous comprenons mieux, chaque jour, comment elle le peut.
Mais à l’instant où nous avons un but, nous commençons à nous crisper : soit nous avons peur de ne pas y arriver soit, à l’inverse, nous sommes excités à l’idée de relever un nouveau défi. 
Mais ces attitudes n’ont strictement rien à voir avec le geste même de s’asseoir. Au contraire, elles l’empêchent. Il serait préférable de dire d’emblée que la méditation consiste à prendre un moment pour ne rien faire. Absolument rien. On s’assoit pour rien. On reste là, simplement présent à ce qui est. C’est tout. 
Et c’est cette radicalité qui fait de la méditation un acte si profond et si novateur. 
Il faut y insister — si vous voulez méditer il faut être prêt à entrer en rapport à ce qui est là, maintenant. A ce que vous vivez. Ne cherchez rien. N’ayez aucun projet. Prenez le risque de laisser la méditation faire ce qu’elle doit faire.
Car c’est bien là l’un des renversements majeurs. Au lieu de vouloir faire que les choses soient comme nous le voulons, suivant des projets souvent limités, voire parfois malencontreux, nous laissons la pratique œuvrer en nous. 
Et étrangement, nous voyons que les fruits qu’elle nous offre ne sont pas ceux que nous avions prévus. Toute personne engagée dans la pratique découvre avec surprise comment la pratique la transforme. Et même après vingt-ans de pratique, vous serez surpris.
Méditer, c’est laisser derrière soi le projet de vouloir faire les choses de façon parfaite pour plutôt apprendre à faire confiance.

Pourquoi est-ce que je présente la méditation comme un moment où l’on ne fait rien ?

Je n’ai pas toujours présenté la méditation ainsi. J’ai un temps décrit que méditer consistait à revenir au moment présent. 
Mais malgré mes efforts pour montrer que ce geste est naturel, je voyais tellement de gens frustrés, qui se sentaient coupables d’être submergés par leurs émotions ou leurs pensées ou par quelques tensions corporelles… Ils voulaient tout de suite correspondre à l’idéal du pratiquant parfait. Et, n’y arrivant pas, ils étaient déçus.
Mais c’est l’idée même d’un pratiquant idéal qui est fausse. Méditer consiste en réalité à se relier à notre situation.
A rencontrer nos faiblesses, nos manquements — enfin tout ce qui fait une vie humaine. Du reste, l’une des meilleures manières de guérir les déceptions, les trahisons, les abus, les préjudices, les traumatismes que nous avons vécus, est d’accepter d’entrer en relation à ce qui, en nous, est blessé. On ne peut méditer que si l’on est prêt à renoncer à nos projets et idéaux. Que si on accepte de ne rien faire. De laisser être ce qui est. De rencontrer ce qui est là. De s’ouvrir à la vie.

Est-ce que ne rien faire n’est pas un acte de paresse ?

Nullement. Mais cette inquiétude très courante, mérite que l’on s’y arrête. Car elle révèle bien cette obsession que nous avons de devoir réussir quelque chose et surtout d’être volontariste (et non paresseux). Quand nous confondons l’agitation, l’occupation avec le fait de faire quelque chose pour de bon, il n’est pas du tout du certain que cette attitude soit féconde. Nous nous activons beaucoup, mais ce que nous faisons est-il vraiment important et bénéfique ? (suite du texte : fiche « Méditation (11) »)

  1. Midal, Un dimanche pour ne rien faire, À propos du dimanche 13 mars 2016

http://www.fabricemidal.com/newsletters/pdf/Lettre-mars-2016.pdf

La méditation est en rapport à la vie toute entière. C’est vraiment malencontreux de la penser comme une sorte de technique de bien-être. Nous la réduisons ainsi à un outil dont l’usage est limité et étroit.
Nous la privons surtout de ce qui peut nous permettre d’avancer. Car la méditation transforme en réalité l’entièreté de notre existence. Tous les aspects de notre vie sont travaillés par elle. En déplaçant profondément tout, elle nous aide moment après moment, jour après jour.
Mais le plus malencontreux, dans cette présentation instrumentalisée de la méditation, est que nous croyons qu’il faudrait grâce à elle ne plus être traversé par la nuit et être enfin irréprochable. Ce sont là des projets voués à un amer échec.
En réalité, la méditation nous permet de rencontrer les lions qui viennent nous visiter et elle nous engage à assumer notre fêlure.

Rilke évoque les lions pour nommer ce qui nous habite et qui n’est pas confortable. Parfois il évoque les dragons ou les monstres. Ce sont trois figures différentes. Et en effet, l’une des trois vient parfois nous visiter. Au lieu de parler de stress, d’angoisse, de tristesse, d’émotions conflictuelles, Rilke évoque des lions intérieurs. Il ne dit pas qu’il faudrait gérer son stress mais comment se relier à ces animaux menaçants. Cela semble déconcertant, peut-être même abstrait, c’est en réalité profondément aidant et simple.

Et en effet, nous sentons bien de temps à autre que quelque chose de sombre vient nous visiter. Face à cette épreuve nous adoptons généralement l’une des deux attitudes suivantes : vouloir l’écraser ou ne pas la considérer.

Autrement dit, soit nous cherchons à vaincre nos lions intérieurs, ce qui correspond aux discours de nombreuses approches psychologiques qui prônent la volonté et la maîtrise ; la pratique viserait dans ce dessein à mieux contrôler l’inconnu.

Soit nous adoptons l’autre stratégie et nous cherchons à ignorer ces créatures. Nous vivons alors à côté de nous-mêmes, à côté de ces forces qui nous habitent. Dans cette ignorance, sans même nous en rendre vraiment compte, nous passons notre temps à être angoissé qu’elles viennent par surprise.

Ignorer ce qui est sombre en nous, ne fait en réalité que nous rendre inauthentique, comme ces personnages de films toujours jeunes, souriants, plein de maquillage — complètement faux et qui au fond d’eux savent qu’ils sont faux.

De nombreuses approches encouragent une telle attitude y compris des approches spirituelles. Il faudrait s’identifier à la joie, au bonheur, au confort, à la lumière…Reconnaître la non-dualité, l’amour divin… Pris par un tel discours, nous faisons comme si les lions intérieurs n’existaient pas.
Quand nous ne pouvons pas faire autrement que reconnaître leur emprise sur nous, nous le vivons, du coup, comme un échec cuisant.

Mais peut-être qu’à partir de ce que dit Rilke, nous pouvons découvrir qu’il existe une autre approche. Au lieu de chercher à vaincre ou à ignorer nos lions intérieurs, nous pourrions nous réconcilier avec eux.

Sans l’appui de Rilke, je n’aurais jamais osé employer ce terme tant il semble, ici, provocant. Qui aurait envie de se réconcilier avec ses ombres, ses monstres, ses dragons ou ses lions intérieurs ? Personne ! Au contraire, nous voulons tous qu’ils s’en aillent au plus vite ! Nous sommes prêts à faire de grands efforts pour être enfin sereins, calmes, protégés. (…)

Fabrice Midal, http://www.fabricemidal.com/newsletters/16-02.html

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L’une des difficultés concernant l’abandon à un maître réside dans nos idées préconçues quant à lui, et dans nos anticipations sur ce qui surviendra en sa compagnie. Nous sommes occupés par l’idée de ce dont nous voulons faire l’expérience avec le maître spirituel : « J’aimerais voir ceci ; et ce serait la meilleure façon de le voir ; j’aimerais faire l’expérience de cette situation particulière, parce qu’elle s’accorde parfaitement avec ce que j’attends, et qui me fascine. »

Aussi cherchons-nous à classer ou à caser les choses, essayant d’adapter la situation à notre attente, et nous ne pouvons rien lâcher de ce que nous anticipons. Si nous cherchons un maître gourou, il nous faut un saint homme, un être paisible, simple, serein et cependant sage. Et, lorsque nous découvrons qu’il ne répond pas à notre attente, nous sommes déçus et commençons à douter.

Si nous voulons établir une véritable relation de maître à disciple, il nous faut abandonner toutes nos idées préconçues concernant cette relation aussi bien que les conditions de l’ouverture et de l’abandon. « Lâcher prise » signifie s’ouvrir complètement, essayer d’aller au-delà de la fascination et de l’attente.

Lâcher prise, cela veut dire aussi que l’on reconnaît les qualités rudes, grossières, maladroites et choquantes de son propre ego, et que cette reconnaissance est un abandon. Il est généralement très difficile d’abandonner ces caractéristiques de l’ego. Bien que nous puissions aller jusqu’à nous haïr, en même temps, cette violence dirigée contre nous-mêmes nous occupe, en quelque sorte. En dépit du fait que nous n’aimons probablement pas ce que nous sommes et que nous souffrons de cette autocondamnation, nous n’arrivons pas à l’abandonner complètement. Si nous commençons à abandonner l’autocritique, il se peut que nous sentions alors que nous perdons ce qui nous occupe, comme si quelqu’un nous enlevait notre métier. Si nous abandonnions tout, nous n’aurions plus rien dont nous pourrions nous occuper ; il n’y aurait plus rien à quoi se cramponner. Se tenir en estime ou se blâmer, ce sont là fondamentalement des tendances névrotiques qui proviennent de ce que nous n’avons pas suffisamment confiance en nous-mêmes, « confiance » dans le sens de voir ce que nous sommes, et savoir que nous pouvons nous permettre de nous ouvrir. Nous pouvons nous permettre d’abandonner la qualité névrotique – rude et grossière – de notre moi et sortir de la fascination, sortir des idées préconçues.

Il nous faut abandonner nos espoirs et nos attentes, comme aussi bien nos peurs, et entrer de plain-pied dans la déception, travailler avec la déception, entrer dedans et en faire notre mode de vie, ce qui est loin d’être aisé. La déception manifeste que nous sommes fondamentalement intelligents. On ne peut la comparer à rien d’autre ; elle est si nette, précise, évidente et directe. Si nous pouvons nous ouvrir, nous commençons soudain à voir que notre attente n’est pas pertinente, comparée à la réalité des situations que nous affrontons – et automatiquement surgit un sentiment de déception.

La déception est le meilleur véhicule que l’on puisse utiliser sur le sentier du dharma. (…)

CHÖGYAM TRUNGPA, Pratique de la voie tibétaine, Point Sagesses, Paris 1976, pp. 33-35

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