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Il y a quelques jours, je m’affairais sur le plan de travail de la cuisine de Sanshin, séchant soigneusement des champignons sauvages avec une serviette en papier. Ces girolles fermes, de couleur orangée, et ces pleurotes blancs aux branchies délicates étaient des cadeaux inattendus, cueillis et déposés quelques jours auparavant, avec un cageot de légumes frais, par un couple d’amis, Erik et Rose, agriculteurs ici à Bloomington.

A travers le passe-plat qui donne sur la salle commune, je pouvais voir Kiku penchée au-dessus d’une douzaine de bougies allumées sur la table basse face au canapé. Elle profitait d’un des rares moments qu’elle ne consacre pas à la couture du Kesa, la robe du Bouddha (elle est ici principalement pour apprendre la couture du Dharma avec Yuko-san), pour recouper un lot de bougies bien mal en point venant des différents autels du temple. Mokushō, arrivé de Belgique une semaine plus tôt pour recevoir d’Hojo-san la transmission du Dharma, en était à son quatrième ou cinquième jour d’isolement dans sa chambre, après un test covid positif. Rien de bien grave heureusement.

En suivant la recommandation de Rose de faire tremper les précieux champignons dans un bain d’eau salée pendant une heure avant de les cuisiner, je pris conscience du temps qui passe, et de cette légère anxiété familière, vaguement motivante, qui survient souvent en moi lorsque je cuisine pour d’autres personnes, avec devoir de respecter un horaire précis (déjeuner à midi !). En regardant l’eau se répandre dans l’essuie-tout que je guidais le long des courbes et des crevasses de chaque girolle, une pensée plutôt récurrente ces derniers mois est réapparue : « Qu’est-ce que je fais ici exactement ? » Et, assez rapidement, « l’esprit joyeux » (kishin), m’a proposé la réponse suivante : « Je suis ici pour servir les Trois Trésors… »

Dans le Tenzokyōkun, sur lequel je me penche presque tous les matins, au cours de la période d’étude d’une heure qui suit le petit-déjeuner, Dōgen décrit l’expérience et le fonctionnement de l’esprit joyeux dans la cuisine du temple :

Non seulement vous avez la chance d’appartenir à l’espèce humaine, mais en plus vous avez l’honneur et le privilège de nourrir les Trois Trésors pour le bien de tous les êtres. N’est-ce pas là un magnifique Karma ? Comment ne pas être au comble de la joie ? (Dôgen, Instructions au cuisinier zen, trad. Janine Coursin, p. 43)

En réfléchissant à l’interminable cascade de causes et de conditions qui ont abouti à ce que je mène une vie de pratique (plus ou moins) concentrée ici, à Sanshinji, au cours des quatre mois et demi écoulés – il m’en reste encore quatre et demi – je suis émerveillé. Mais essuyer des champignons reçus en cadeau, appelés à accommoder des pâtes pour le déjeuner de trois êtres ordinaires, est-ce vraiment la même chose que « nourrir les Trois Trésors » ? Et pourquoi devrais-je être si heureux de le faire ?

Une autre question me vient à l’esprit : quelle raison ai-je de douter d’une telle affirmation concernant ma propre activité dans cette petite cuisine, destinée à soutenir directement trois personnes bien réelles dans leur pratique, et à contribuer à asseoir la pratique résidentielle naissante de Sanshinji ? Lorsque Kiku étale le tissu marron de l’okesa sur la table et coud avec régularité, je n’ai pas besoin de me demander si c’est la robe de Bouddha qui se déploie ou non. En filant à vélo au Hobby Lobby voisin pour aller chercher un flacon de correcteur et de la colle à tissu pour permettre à Mokushō de corriger une erreur dans ses documents de transmission, je n’ai pas besoin de douter qu’il appartienne à la 84e génération qui aspire à transmettre l’enseignement du Bouddha – avec ou sans masque FFP2.

Qu’est-ce que les trois trésors sont censés être d’autre ? Bouddha, Dharma et Sangha, présents et couverts mis à table – à chaque repas et vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

Que manque-t-il ? D’après Kiku, un peu plus d’eau dans la casserole pour que les nouilles ne collent pas. Et peut-être une pincée de sel.

Sawyer Hitchcock.

« Le 18 septembre 1225, Ju-ching remit à Dôgen la certification officielle de la succession dans la lignée Chen-hsieh[1] de l’école Ts’ao-tung (Sôtô). Le temps du véritable apprentissage pouvait dès lors commencer. Ainsi l’avait montré Ho-tse Shen-hui (686-760), le grand disciple de Huei-Nêng, le sixième patriarche :

Vous qui étudiez la Voie, vous devez être éveillés subitement [et ensuite] vous cultiver graduellement et, sans quitter [la pratique] obtenir la délivrance. Une mère ne met-elle pas subitement son enfant au monde ? Et ensuite, elle lui donne le sein et peu à peu le nourrit, ainsi la sagesse de l’enfant s’accroît spontanément. De même en va-t-il de l’Éveil soudain, de la vue subite de la nature de Bouddha, et Prajñā [la sagesse] s’accroît ensuite spontanément peu à peu.[2]

Dôgen resta donc encore deux ans auprès de son maître. »

Jacques Brosse, Maître Dôgen, Spiritualités vivantes, 2009, p. 69

[1] Cette lignée procédait de maître Chen-hsieh Ch’ing-liao (en japonais Shingetsu Shôryô), l’un des deux successeurs dans le Dharma de Tan-hsia Tzu-ch’un (en japonais Tanka Shijun, mort en 1119) et le condisciple de Hung-chih Chêng-chueh (en japonais, Wanshi Shôgaku, 1091-1157).

[2] J. Gernet, Entretien du maître de dhyâna Chen-Houei du Hotsô (668-760), Paris, 1977, p. 92

« Lors d’un enseignement du soir, maître Dōgen nous a dit :

Jadis, un général nommé Lu-zhong-lian vivait dans le pays dirigé par Pingyuan-jun, et il avait entièrement pacifié les ennemis du régime. Quand Pingyuan-jun voulut lui donner en récompense une grande quantité d’or et d’argent, le général Lu-zhong-lian eut l’audace de ne rien accepter en déclinant la faveur par ces paroles : ‘La voie d’un général ne consiste qu’à être habile à défaire l’ennemi. Il n’est pas question de vouloir en recevoir quoi que ce soit en prime.’ Lu-zhong-lian devint célèbre pour son intégrité.

Pour les gens du commun[1], évidemment, être sage consiste seulement à bien pratiquer soi-même sa propre voie. Ils n’en attendent rien en échange. Apprentis de l’Éveil, ayez la même circonspection. Ne pensez pas qu’en entrant dans la voie de bouddha, il pourrait y avoir quelque chose à obtenir en échange de toutes vos pratiques pour appréhender la Réalité de bouddha. Dans tous les enseignements bouddhiques et profanes, il ne s’agit que d’avancer sans rien chercher à atteindre. »

Dōgen Zenji, Shōbōgenzō Zuimonki, Tr. Kengan D. Robert, Sully, 2001, p. 85

[1] C.-à-d. nous tous qui lisons ce texte.

«Question : Certains disent (…) que l’esprit est par nature éternel. Cela veut dire en substance que bien que votre corps, en tant qu’il est né, soit condamné à disparaître, il en va tout autrement de votre essence spirituelle. Si vous comprenez que votre corps renferme une essence spirituelle non soumise à la naissance et à la mort, vous faites de celle-ci votre nature foncière. Ainsi, le corps n’est qu’une forme éphémère, il meurt ici pour renaître là, indéfiniment. L’esprit par contre est éternel, immuable dans le passé, le présent et le futur. (…) Cet enseignement correspond-il vraiment aux paroles des Buddhas et des patriarches?

 Réponse: la vue que vous venez d’exposer n’a absolument rien à voir avec la loi bouddhique. C’est la vue de l’hérésie Senika. Selon cette vue, (…) lorsque le corps disparaît, (la) nature spirituelle, se dépouillant [de son enveloppe corporelle], renaît autre part. (…) Elle est donc dite immortelle et permanente. Telle est cette vue hérétique.

Ainsi donc, étudier cette vue en la faisant passer pour la Loi bouddhique est plus absurde que de prendre des morceaux de tuile ou des cailloux pour un trésor. L’indignité qui résulte de cette erreur stupide n’a pas d’équivalent. C’est contre elle que le maître dynastique chinois Huizhong mettait fortement en garde ses disciples. N’est-il pas absurde d’assimiler à la Loi profonde des Bouddhas cette vue perverse selon laquelle l’esprit est permanent tandis que les caractères spécifiques périssent? (…) Sachez que ce n’est là que la vue fausse de l’hérésie Senika, et abstenez-vous d’y prêter l’oreille.»

Dôgen, Bendôwa (« Propos sur le discernement de la Voie »), in:

Bernard Faure, Dôgen, La vision immédiate, Le Mail, 1987, pp. 95-96

Les textes proposés sur le blog de Shikantaza expriment avant tout l’opinion de leurs auteurs. Les lecteurs sont invités à les examiner avec l’esprit de libre arbitre prôné par le Bouddha dans le Kalama Sutta.

De 1231 à sa mort en 1253, Dôgen a mis par écrit ses enseignements, et son disciple Ejô les a ensuite compilés en un recueil sous le titre Shôbôgenzô, « Le Trésor de l’Oeil de la vraie Loi ».

La profondeur, la richesse et l’originalité de la pensée de Dôgen le placent au sommet de la spiritualité bouddhique. Contrairement aux enseignements classiques qui montrent le chemin à suivre pour atteindre l’Eveil, Dôgen plonge directement dans l’expérience d’un tel état et invite le lecteur à voir en lui-même la vraie réalité, ici et maintenant, dans la posture de zazen.

Pour ce faire, il est amené à examiner la nature de la conscience bouleversée par ce déchirement, sans rapport avec l’ordinaire du « non-éveillé ». Ses recherches le conduisent à explorer des domaines aussi insaisissables que la définition du temps, de l’espace , de l’univers, du bien et du mal ou de la nature, sans qu’apparaisse jamais la notion d’un « moi » au sens psychologique, occidental du terme.

Cet ouvrage est disponible en prêt à la bibliothèque du Centre (nouvelle acquisition).

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