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« Que faut-il entendre par réalité ? Selon le bouddhisme, il s’agit de la nature véritable des choses, non modifiée par les fabrications mentales qui creusent un fossé entre la façon dont les choses nous apparaissent et ce qu’elles sont véritablement. Ce désaccord engendre d’incessants conflits avec le monde. Habituellement, en effet, nous percevons le monde extérieur comme un ensemble d’entités autonomes auxquelles nous attribuons des caractéristiques qui semblent leur appartenir en propre. Les choses nous apparaissent comme étant intrinsèquement ‘plaisantes’ ou ‘déplaisantes’, et les gens comme fondamentalement ‘bons’ ou ‘mauvais’. Le ‘moi’ qui les perçoit nous semble tout aussi réel et concret. Cette méprise, que le bouddhisme appelle ignorance, engendre de puissants réflexes d’attachement et d’aversion qui mènent généralement à une kyrielle de souffrances.

Selon l’analyse bouddhiste, le monde résulte du concours d’un nombre infini de causes et de conditions en perpétuel changement. Comme un arc-en-ciel qui se forme au moment précis où le soleil brille sur un rideau de pluie, et s’évanouit dès que l’un des facteurs contribuant à sa formation n’est plus présent, les phénomènes existent sur un mode essentiellement interdépendant et n’ont donc pas d’existence autonome et permanente. La réalité ultime est donc ce que l’on appelle la vacuité d’existence propre des phénomènes animés et inanimés. Tout est relation, rien n’existe en soi et par soi. Lorsque cette notion essentielle est comprise et intériorisée, la perception erronée qu’on avait de notre moi et du monde laisse place à une juste compréhension de la nature des choses et des êtres : la connaissance. Celle-ci n’est pas une simple construction intellectuelle ni un ensemble d’informations ; elle procède d’une démarche essentielle qui permet d’éliminer progressivement l’aveuglement mental et les émotions perturbatrices qui en découlent, et, par là même, les causes principales de notre mal-être. »

 

Matthieu Ricard, L’art de la Méditation, NiL, 2008, pp. 105-6

 

NB M.R. propose dans l’ouvrage cité ci-dessus des textes courts et des citations de maîtres tibétains permettant d’approfondir la réflexion.

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« La notion d’interdépendance nous amène directement à l’idée bouddhiste de la vacuité, qui ne signifie pas « néant » (je l’ai dit, c’est par méconnaissance que le bouddhisme a souvent été accusé à tort de nihilisme), mais « absence d’existence propre ». Parce que tout est interdépendant, rien n’existe en soi, ni ne peut être sa propre cause.

La mécanique quantique tient des propos étonnamment similaires. Selon Bohr et Heisenberg, nous ne pouvons plus parler d’atomes ou d’électrons en termes d’entités réelles possédant des propriétés bien définies, telles que la vitesse ou la position. Nous devons les considérer comme formant un monde non plus de choses et de faits, mais de potentialités. Pour reprendre l’exemple de la lumière et de la matière, leur nature devient un jeu de relations interdépendantes. Elle n’est plus intrinsèque, mais change par l’interaction entre l’observateur et l’objet observé. La lumière comme la matière n’ont pas d’existence intrinsèque parce qu’elles peuvent apparaître soit comme des particules, soit comme des ondes, selon que l’appareil de mesure est activé ou pas. Leur nature n’est plus unique mais duelle. Ces deux aspects sont complémentaires et indissociables l’un de l’autre. C’est ce que Bohr a appelé le « principe de complémentarité ».

L’observation modifie la réalité du monde atomique et subatomique et en crée une nouvelle. Parler d’une réalité « objective » pour un électron, d’une réalité qui existe sans qu’on l’observe, a peu de sens puisqu’on ne peut jamais l’appréhender. Toute tentative visant à saisir une réalité intrinsèque se solde par un échec cuisant. Celle-ci est irrémédiablement modifiée et se transforme en une réalité « subjective » qui dépend de l’observateur et de son instrument de mesure. La réalité du monde subatomique n’a de sens qu’en présence d’un observateur. Nous ne sommes plus des spectateurs passifs devant le drame majestueux du monde des atomes, notre présence en change le cours.

Bohr parlait de l’impossibilité d’aller au-delà des faits et résultats des expériences et mesures : « Notre description de la nature n’a pas pour but de révéler l’essence réelle des phénomènes, mais simplement de découvrir autant que possible les relations entre les nombreux aspects de notre existence[1]. » La mécanique quantique relativise radicalement la notion d’objet en la subordonnant à celle de mesure, c’est-à-dire à celle d’événement. De plus, le flou quantique impose une limite fondamentale à la précision des mesures. Heisenberg a démontré qu’il existera toujours une incertitude soit dans la position, soit dans la vitesse d’une particule. La mécanique quantique a fait perdre à la matière sa substance. Par là, elle rejoint la notion de vacuité bouddhiste. »

Trinh Xuan Thuan, Le cosmos et le lotus, Le livre de Poche, 2011, pp. 214-216

 

« N’acceptez pas mes enseignements par simple respect pour moi. Analysez-les comme l’orfèvre analyse l’or : en le frottant, le découpant et le fondant. » (Bouddha Sakyamuni)

[1] Niels Bohr, Atomic Theory and the Description of Nature, Woodbridge, Conn.: Ox Bow Press, 1987.

La vacuité n’est pas l’absence des phénomènes,

c’est la nature même des phénomènes.

Mathieu Ricard[1]

 

Les Bouddha disent que la vacuité consiste

à renoncer aux opinions.

Ceux qui croient à la vacuité sont incurables.

Nagarjuna, Stances du milieu par excellence 13.8

 

« Shunyata ne signifie pas non-existence ni vide, pas plus qu’elle ne décrit quelque réalité transcendante, comme Dieu ou le Brahman. Selon Nagarjuna, shunyata renvoie simplement au fait que les choses n’ont pas d’ ‘essence’ ou d’être en soi propres. Toutes les choses apparaissent et disparaissent selon des causes et des conditions, c’est-à-dire qu’elles sont dépendantes d’autres choses qui elles aussi apparaissent et disparaissent. Pour Nagarjuna, shunyata est un concept utile parce qu’il peut nous aider à approfondir notre compréhension de la réalité, mais il ne renvoie pas en lui-même à quelque chose. Shunyata est un raccourci qui renvoie à cette absence d’existence propre. Pourtant ce terme est souvent mésinterprété de deux façons : pour certains, shunyata signifierait que rien n’existe d’aucune façon, ce qui équivaut à un nihilisme. Si rien n’existe à quoi bon faire quoi que ce soit (par exemple suivre la voie bouddhiste) plutôt que de ne rien faire ? (…)

Nagarjuna s’oppose de façon cinglante à une interprétation nihiliste de shunyata : malheur à ceux qui la soutiennent, car elle revient à tenter d’attraper un serpent par la queue. Ceux-là confondent deux niveaux différents de vérité, le niveau conventionnel (ou relatif) et le niveau suprême (ou absolu). Le conventionnel n’est pas suprêmement vrai mais il est nécessaire pour pointer vers la vérité suprême et le concept de shunyata est l’une des vérités conventionnelles qui nous aident à atteindre cette vérité, que l’on ne peut exprimer en mots. En d’autres termes, la shunyata est elle-même vide : … elle ne sert qu’à montrer l’absence d’existence autonome des choses, tout cela pour nous aider à nous libérer de notre attachement à celles-ci. En dernier ressort, ces choses n’existent pas et donc la shunyata non plus. Nous devons lâcher prise du concept de shunyata lui aussi, exactement comme avec le radeau du Bouddha. »

David Loy, Notes pour une révolution bouddhiste, Kunchab+, Bruxelles 2010, p.58 s.

[1] http://www.dailymotion.com/video/x3ippp_matthieu-ricard-le-bouddhisme-et-l_news

« Le bouddhisme n’est pas une religion qui se prête bien aux croisades idéologiques. À quelques exceptions près, comme dans le Japon de la deuxième guerre mondiale, le Bouddhisme a rarement été instrumentalisé à des fins guerrières. À l’époque, une interprétation éhontée du concept de vacuité avait servi à justifier, sur le plan idéologique, la folie guerrière et les attentats-suicides. Quelques maîtres zen japonais argumentaient : « Si tout n’est qu’illusion, personne n’est tué en temps de guerre ! ». C’est absurde. En effet, l’expression « non-soi » ne signifie pas que nous n’existons pas. Chaque feuille d’un arbre est unique. Son existence personnelle est unique. Cette feuille est tout à fait différente des autres. La vacuité signifie seulement que la feuille ne peut exister par elle-même, complètement coupée du reste du monde. Bien au contraire : elle dépend profondément de toutes les autres choses, qui l’interpénètrent à différents niveaux. Ici, nous transcendons les frontières du temps et de l’espace. Ici a lieu ce que les Chrétiens décriraient peut-être comme une expérience mystique. Nous pouvons nous servir d’un moi illusoire, mais si nous voulons le conserver ou le défendre, fût-ce par la violence, nous créons de la souffrance – pour nous-mêmes et pour les autres. Cela se fait aux dépens de la nature ou d’autres personnes – ce qui revient à la même chose. »

 

Marcel Geisser, Die Buddhas der Zukunft, Kösel, München, 2003, p. 41

La formule de la vacuité proposée par Thich Nhat Hanh [X est constitué d’éléments non-X] est un outil d’analyse de l’ensemble des phénomènes, ceux notamment engendrés par l’activité humaine. Exemple.

Dans les rues de Manille, se trouvent beaucoup de jeunes prostituées, âgées de quatorze ou quinze ans qui n’avaient aucune envie de devenir prostituées. Elles sont venues à la ville dans l’espoir d’y trouver un travail afin de pouvoir envoyer de l’argent à leurs parents. Bien souvent, après quelques semaines de vaines recherches, une personne les accoste et les persuade de travailler pour elle avec la promesse d’un très bon salaire. Elles acceptent et se retrouvent finalement dans les réseaux de la prostitution.

Si nous examinons la vie de ces jeunes filles à travers la lunette de la vacuité, nous ne trouvons que des éléments non-X, des éléments ‘non-prostitution’ : la pauvreté de la population, l’avidité du proxénète, l’absence de responsabilité des clients occidentaux, les billets d’avion à bas prix, la corruption du pouvoir en place, de la police, des institutions judiciaires (magistrature), l’insuffisance d’institutions de formation, etc. etc. Si l’on comprend que la prostitution (X) est faite d’éléments ‘non-prostitution’, ‘Non-X’, notre regard sur la jeune femme et sur nous-même, change complètement.

Nous comprenons que pauvreté et richesse ‘inter-sont’, comme dit Thich Nhat Hanh. La société privilégiée et celle des indigents qui manquent de tout inter-sont. La richesse des uns est faite de la pauvreté des autres. ‘Ceci est comme ceci parce que cela est comme cela.’ La richesse est composée d’éléments ‘non richesse’, et la pauvreté d’éléments ‘non pauvreté’. C’est exactement comme la feuille de papier. La vérité est que chaque chose inclut tout le reste. Nous pouvons seulement ‘inter-être’, il est impossible de seulement ‘être’. »

Une approche bouddhiste plus traditionnelle conclurait peut-être à la responsabilité ultime de la personne elle-même, la doctrine du karma affirmant que la situation présente des personnes est le résultat de leurs actions passées.

Avec la doctrine de l’inter-être ou de la vacuité, la responsabilité morale d’un acte ne peut plus être attribuée au seul auteur de cet acte. Elle est diffusée à travers le corps social entier. La doctrine de l’inter-être met en évidence les causes systémiques de la souffrance. Dans le bouddhisme de Thich Nhat Hanh, elle constitue l’un des fondements du bouddhisme engagé.

 

D’après Thich Nhat Hanh, Le Cœur de la compréhension, Village des Pruniers 1990, pp. 31-32

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