Anne-Laure Gannac interviewe Matthieu Ricard

L’amour altruiste
Mais il ne faudrait pas confondre l’attention, ou l’observation de ses pensées et émotions, avec la rumination : c’est encore un attachement. Et puis, à quoi bon se demander pourquoi telle ou telle émo-tion me revient sans cesse ? Dans le bouddhisme, vous avez une cinquantaine d’existences passées ; vous avez eu l’occasion d’en faire des vertes et des pas mûres ! Inutile d’aller fouiller dans les archives. L’important, c’est de garder à l’esprit que vous êtes un point de départ. Être lucide sur ce que vous êtes maintenant, gérer chaque émotion au moment où elle survient, cela suffit.
Contrôler ses émotions, c’est aussi, pour le bouddhiste, s’efforcer de faire naître et de cultiver en lui les émotions positives. Comme l’amour altruiste. Soit cela vous est facile, et vous laissez votre esprit se remplir d’un amour inconditionnel. Soit, pour déclencher cet état d’esprit, vous pouvez penser, par exemple, à un enfant qui vient vers vous plein de confiance, et n’avoir pour lui d’autre souhait qu’il grandisse en sécurité, en bonne santé, qu’il s’épanouisse… Partant de là, vous aurez reconnu ce goût particulier de l’altruisme, vous pourrez le laisser envahir votre esprit, et ce, pendant dix minutes, puis quinze, puis une heure, puis toute la journée. Au lieu de ne durer que dix secondes, une émotion positive vous aura porté tout ce temps !
Outre la méditation, cette progression dans la gestion de ses émotions tient à l’expérience, à la connaissance de ses échecs et réussites passés, mais aussi à des modèles. Si vous avez, en mémoire ou sous les yeux, une personne qui, en toutes circonstances, a montré sa capacité à gérer ses émotions et à faire preuve d’un amour altruiste, d’une compassion sans fin, c’est un formidable point de repère !

Compassion et force d’âme
J’ai la chance d’avoir, entre autres points de repère, le dalaï-lama… Dont j’ai pu constater qu’il verse souvent des larmes ; je l’ai entendu dire que, depuis une vingtaine d’années, il pleure presque chaque matin durant sa méditation, en pensant à la souffrance des êtres. Voilà, pour le bouddhiste, l’émotion positive par excellence : la compassion. Et voilà la fin de l’ego. Pleurer sur soi, quel intérêt ? Lorsque je suis auprès de lui, ou même seul dans mon ermitage avec, face à moi, l’Himalaya, je me dis que ce n’est pas concevable d’avoir des émotions négatives. Se laisser prendre par la haine, par l’envie, par la jalousie… tout cela est tellement loin de la présence éveillée ! Mais cela ne signifie pas que la sérénité de l’esprit ne se cultive que sur les hauteurs de l’Himalaya ! Si vous faites des retraites, ce n’est pas pour fuir tout ce qui pourrait générer des émotions négatives : c’est pour engendrer les ressources intérieures qui permettent de gérer tout cela avec compassion et altruisme. Vous méditez pour essayer de mieux connaître le fonctionnement de votre esprit, de cultiver des états mentaux positifs, constructifs, une liberté par rapport à vos émotions qui vous permettra, lorsque vous serez confronté à la réalité ordinaire, de ne pas être emporté comme plume au vent.
À travers l’association que j’ai fondée, Karuna-Shéchèn1, qui a déjà accompli plus de cent projets humanitaires – écoles, cliniques… –, nous sommes sans cesse confrontés à la corruption, aux conflits d’ego… Certains suggèrent que, pour y faire face, soient mises en place des formations à l’action humanitaire. Certes, mais il me semble que la meilleure des formations, c’est de passer des mois à développer la compassion et une force d’âme telle que vous ne soyez pas vulnérable aux obstacles rencontrés, aux tempéraments difficiles, aux frictions humaines, au manque de gratitude… Le bouddhiste ne vit pas hors du réel et des émotions. D’ailleurs, à quoi pense-t-il lorsqu’il veut développer l’amour altruiste et la compassion ? À la souffrance des êtres ! Et il n’a pas besoin de la télé pour se la représenter avec force ! »
(…)
Que vous manque-t-il pour être tout à fait maître de vos émotions ?
Tout ce qu’il manque à celui qui n’a pas atteint l’éveil ! Mais l’important, c’est d’être sur le chemin. Quand vous marchez dans les montagnes, parfois, vous vous apercevez qu’il faut descendre de deux mille mètres pour remonter ensuite de mille cinq cents, alors qu’à vol d’oiseau votre objectif est à un kilomètre. Parfois le temps est sublime, parfois il grêle. Mais toujours, vous avez la joie, en forme d’effort, qui est de poursuivre le but que vous vous êtes fixé et qui vous inspire à chaque pas.

Source :
http://www.psychologies.com/Moi/Se-connaitre/Emotions/Articles-et-Dossiers/Comment-faire-une-force-de-nos-emotions/Le-bouddhisme-nie-t-il-les-emotions
Lien vidéo Mathieu Ricard :
http://www.psychologies.com/Moi/Se-connaitre/Emotions/Videos/Mieux-vivre-ses-emotions-grace-au-bouddhisme

Anne-Laure Gannac interviewe Matthieu Ricard

Si j’ai encore des émotions ? Je suis vivant, que je sache ! Étymologiquement, l’émotion est ce qui met l’esprit en mouvement (emovere en latin). Donc, à moins d’avoir un encéphalogramme plat, tout être vivant en a !

 Les émotions constructives

Mais toute la question est de savoir de quelle façon votre esprit est “mis en mouvement”. Est-ce d’une manière constructive pour vous-même et pour autrui, ou d’une façon telle que cela nuise à votre bien-être et à celui des autres ? Le bouddhiste utilise le terme de klesha pour désigner toutes ces émotions destructrices, ou dites négatives – non pas au nom d’un jugement moral, mais parce qu’elles génèrent de la souffrance. La colère, par exemple, que l’on ressent quand notre ego est menacé, quand on nous empêche de faire ce que l’on veut ou quand on nous “prend nos jouets” : c’est la colère égocentrée, destructrice. Celle-là, il faut tout faire pour ne pas en être esclave. Cela ne veut pas dire qu’il faille l’étouffer, la réprimer comme une bombe à retardement que l’on irait cacher dans un coin de notre tête, mais la laisser s’évanouir, se défaire d’elle-même, et puis… fini ! On n’en parle plus, on passe à autre chose. C’est affaire d’entraînement de l’esprit, ce que permet entre autres la méditation.

Mais la colère s’accompagne aussi d’une grande clarté. Un réveil. Je viens encore d’apprendre qu’une jeune Pakistanaise a été tuée à l’acide par ses parents parce qu’elle avait regardé deux fois un garçon qui passait sur une motocyclette. Comment ne pas être indigné ? En colère ? Cette colère-là, tant qu’elle n’est pas entachée de la moindre haine, mène directement à la compassion et à l’altruisme. Qui, lorsque c’est possible, se concrétisent par l’action : vous pouvez voir s’il n’y a pas des situations à peu près semblables sur lesquelles vous pourriez intervenir, tenter de contribuer à un changement dans les idées, etc.

 Que faire de ses émotions ?

L’objectif du bouddhiste n’est pas de réprimer les émotions, même négatives. D’ailleurs, qui le pourrait ? Une fois que l’émotion surgit, inutile de souhaiter qu’elle ne soit pas là : elle y est ! Vous n’avez d’autre choix que de reconnaître sa présence. Simplement, il s’agit de savoir ce que vous faites d’elle : est-ce que vous la laissez passer dans le ciel comme un oiseau qui passe sans laisser de trace ? Auquel cas, elle ne fera de mal à personne, et dix, cent ou mille autres peuvent bien venir, le ciel restera toujours le même. Ou est-ce que vous vous y agrippez et la laissez envahir votre esprit ? Alors vous en devenez l’esclave. Toutes les études en neurosciences confirment que si vous laissez exploser une émotion à chaque fois qu’elle vient, vous renforcez votre tendance à cette émotion, c’est-à-dire que vous la ressentirez plus facilement et plus souvent. Et cela vaut tout autant pour la colère que pour la compassion !

 Ne plus être esclave de ses émotions

Ce qui marque votre progrès sur le chemin, c’est votre capacité à ne plus être l’esclave de vos pensées et émotions comme avant. Vous êtes de plus en plus libre. Mais encore faut-il s’entendre sur cette notion de liberté. Le marin expérimenté, par exemple, est libre d’aller où il souhaite sans dériver sur les récifs, car il maîtrise son bateau. En revanche, celui qui lâche la barre, au nom de ce qu’il croit être la liberté, affirmant : “Moi, je laisse faire !”, celui-là finira sur les rochers. Cela n’est pas la liberté, c’est la dérive ! Et le lâcher-prise ne doit pas être confondu avec la dérive. Il s’agit de lâcher prise sur ses attachements, sur ses émotions nuisibles, mais pas sur sa vigilance et sa présence d’esprit.

L’entraînement de l’esprit par la méditation permet de développer une sorte de méta-attention, une attention toujours présente et dominante. Ainsi, si vous savez, par expérience, que la colère malveillante ou la jalousie obsédante sont des points faibles chez vous, dès que ces émotions surviennent, vous les repérez, les observez et les laissez passer sans qu’elles vous envahissent. La forêt ne prend feu que si vous n’avez pas repéré l’étincelle.

 

Source :

http://www.psychologies.com/Moi/Se-connaitre/Emotions/Articles-et-Dossiers/Comment-faire-une-force-de-nos-emotions/Le-bouddhisme-nie-t-il-les-emotions

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Jigmi Thiley, ancien Premier ministre du Bhoutan, a été fait docteur honoris causa de l’UCL [Université Catholique de Louvain-la-Neuve] lundi [3 février 2014] en compagnie du juriste de Harvard Lawrence Lessig et du chirurgien obstétricien congolais Denis Mukwege. Leur objectif à tous : « l’amélioration de la société de demain ».

Le Bhoutan est un petit pays himalayen de 700.000 habitants enclavé entre l’Inde, la Chine et le Tibet occupé. Indépendant depuis 1971, ce pays bouddhiste est, à l’instigation de son roi de l’époque, Jigmi Singye Wangchuck, le dépositaire d’un indice économique alternatif : le bonheur national brut (BNB), par opposition au PIB (produit intérieur brut) qui a cours dans le reste du monde. Premier chef de gouvernement démocratiquement élu (il l’a dirigé en 1998-1999, 2003-2004 et 2008-2013) formé à l’université de Pennsylvanie, Jigmi Thinley incarne depuis quatre décennies cette formule unique. Il préside d’ailleurs un comité d’experts de l’ONU sur le sujet.

«C’est une démarche holistique, explique-t-il. L’enjeu, c’est la construction d’un nouveau paradigme de développement. Il est basé sur l’idée que le développement, aujourd’hui, ne repose que sur la croissance économique et financière alors que chaque catastrophe naturelle ou non résulte de ce mauvais développement qui nous pousse à détruire la Terre. L’idée du bonheur national brut, ce n’est pas celle de votre sentiment égoïste du jour, c’est un état d’esprit global et durable reposant où l’économie est contrebalancée spirituellement, psychologiquement, dans nos relations aux autres. On a été au bout de la logique matérialiste. Chacun doit se poser la question: est-ce que je vais vraiment là où je veux aller et est-ce que j’ai ce que je veux vraiment? Belge ou Bhoutanais, vous arriverez à la même conclusion.»

A l’heure de la remise en question planétaire des indices, le modèle bhoutanais est scruté partout, le bonheur national brut a semblé être remis en question par le nouveau gouvernement de Thimphou. «C’est un malentendu. Mes successeurs ont, pour des raisons politiques, décidé de ne plus promouvoir le BNB à l’étranger mais il est tellement ancré dans les esprits bhoutanais qu’y renoncer serait suicidaire.»

Jean-François Lauwens, Le Soir, mardi 4 février 2014

Le philosophe Roger–Pol Droit, reprenant une expression de Guy Bugault, présente le bouddhisme « comme une ‘doctrine-médecine’. La sapience (prajna) et l’activité intellectuelle qu’elle implique, absolument indissociables de la méditation et du recueillement (dhyâna), y sont toujours entièrement subordonnées à la délivrance, ou guérison – le nirvana.
Les textes les plus anciens attestent déjà fortement cette visée thérapeutique. Le schéma quadripartite du Sermon de Bénarès emprunte le moule des quatre questions classiques de la médecine traditionnelle indienne et de ses diagnostics : Quelle est la maladie ? Quelle est son origine ? Quelle est sa cessation ? Qu’est-ce qui conduit à cette cessation ?
En outre, en plusieurs passages du Canon pâli, le Bouddha est explicitement comparé à un chirurgien. C’est le cas de ce locus classicus que constitue la parabole de l’homme blessé d’une flèche. L’homme mourra avant qu’on ne lui ait retiré la flèche empoisonnée qui le transperce, s’il pose comme préalable à l’intervention du chirurgien d’avoir obtenu des réponses sur l’identité du tireur, les matériaux de l’arc, la fabrication du projectile, etc. Laissant de côté les problèmes spécifiques posés par ce sutta célèbre, qui a donné lieu à de nombreux commentaires, je n’en retiens que ceci : le Bouddha est ce chirurgien qui va empêcher l’homme de mourir. Il va l’aider à se défaire de la flèche du désir, – ici du désir spéculatif – qui cause sa souffrance et sa ruine. Un autre sutta pali, le Sunakkhatasutta, reprend cette comparaison chirurgicale, en l’expliquant terme par terme : « La blessure est synonyme des six sens, le venin est synonyme de l’ignorance, la flèche est synonyme de la soif et du désir, la sonde du chirurgien est synonyme du recueillement, le couteau du chirurgien est synonyme de la sapience, le médecin et le chirurgien sont synonymes du Tathâgata [un des surnoms du Bouddha] ».
R.-P. Droit, Le silence du Bouddha et autres ques-
tions indiennes, Hermann, Paris 2010, pp. 85-86

Il y a quelques années, Yoko Okumura a entrepris de réaliser un documentaire sur sa famille, et plus particulièrement sur son frère, jeune homme qui peine à trouver sa voie, et son père, Okumura Roshi*, abbé du temple zen américain de Sanshin-ji (Bloomington, IN) et moine depuis l’âge de 22 ans.

Ce documentaire (en anglais avec sous-titres anglais) est à présent terminé et peut être visionné ici.

* Okumura Roshi est le maître de Michel Mokusho Deprèay, responsable du Centre Shikantaza.

 

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