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« Il est important de voir que le point essentiel de toute pratique spirituelle est de sortir de la bureaucratie de l’ego, c’est-à-dire de ce constant désir qu’a l’ego d’une forme plus haute, plus spirituelle, plus transcendante du savoir, de la religion, de la vertu, de la discrimination, du confort, bref, de ce qui fait l’objet de sa quête particulière. Il faut sortir du matérialisme spirituel. Si nous n’en sortons pas, si nous en faisons notre pratique, nous nous doterons peut-être d’une vaste collection de sentiers spirituels, fort précieuse à notre avis. Nous avons tellement étudié ! Peut-être avons-nous étudié les philosophies occidentales ou les mystiques orientales, pratiqué le yoga ou même reçu les enseignements de dizaines de grands maîtres. Nous sommes accomplis car nous savons tellement de choses ! Nous sommes intimement persuadés d’avoir amassé un trésor de connaissances. Et, pourtant, à l’issue de cet itinéraire, il y a encore quelque chose à abandonner. Quel mystère ! Comment est-ce possible ? C’est impossible… Hélas, c’est pourtant vrai. Ces trésors de connaissances, ces sommes d’expériences ne sont qu’un élément de la vitrine de l’ego, ils concourent à le rendre plus grandiose. Nous les affichons et, ce faisant, nous nous rassurons sur notre existence, confortable et sans risques, d’êtres ‘spirituels’.

En fait, nous avons simplement monté une boutique, une boutique d’antiquités. Peut-être nous sommes-nous spécialisés dans les objets orientaux, les antiquités du Moyen-Âge chrétien, ou les vieilleries de telle culture à telle époque, mais, quoi qu’il en soit, nous sommes des boutiquiers. Avant d’être bourrée d’objets, la pièce était belle : des murs passés à la chaux, un simple plancher, et une lampe brillant au plafond. Un objet d’art trônait au milieu de la pièce et c’était beau. Tout le monde venait jouir de cette beauté, à commencer par nous.

Mais nous n’étions pas satisfaits. Nous pensions : ‘Si ce seul objet embellit tellement ma chambre, plus j’aurai d’antiquités plus ce sera beau.’ Alors, nous avons commencé à collectionner et le résultat fut le chaos.

Nous avons parcouru la planète entière à la recherche de beaux objets – l’Inde, le Japon, et les contrées les plus diverses. Et, à chaque fois que nous trouvions une pièce rare, comme nous n’en découvrions qu’une à la fois, nous la trouvions belle et pensions qu’elle ornerait notre boutique. Mais, lorsque nous rentrions avec l’objet, il venait s’ajouter à notre bazar hétéroclite. L’objet n’irradiait plus aucune beauté dès lors qu’il était perdu au milieu de tant de choses merveilleuses. Il ne signifiait plus rien. Et notre chambre magnifique prenait figure de magasin de brocante !

Le véritable amateur d’art n’accumule ni le savoir ni la beauté, il jouit pleinement de chaque objet. C’est un point fondamental. Si l’on apprécie réellement un bel objet, on s’identifie complètement avec lui et l’on s’oublie soi-même. Il en est de même lorsque vous voyez un film passionnant et que vous perdez la conscience d’être un spectateur. À ce moment précis, le monde n’existe plus ; tout notre être se résume à cette scène du film. Voilà bien ce dont il s’agit, une complète identification avec l’objet. Alors, qu’en est-il de ce si bel objet, de cet enseignement spirituel ? L’avons-nous goûté, mâché et avalé correctement, ce simple objet de beauté, ce simple enseignement spirituel, ou bien l’avons-nous seulement considéré comme un morceau de notre collection en expansion ? »

 

Chögyam Trungpa, Pratique de la voie tibétaine, Point Sagesses, Paris, 1976, pp. 24-25

 

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« Nous sommes venus ici étudier la spiritualité. Je crois à l’authenticité de cette recherche mais nous devons en questionner la nature. Le problème est que l’ego peut tout convertir à son propre usage, même la spiritualité. L’ego tente constamment d’acquérir et d’appliquer les enseignements spirituels à son propre bénéfice. Les enseignements sont abordés comme quelque chose d’extérieur – extérieur à ‘moi’ -, une philosophie que l’on tâche d’imiter. Mais on ne souhaite pas réellement s’identifier avec les enseignements, devenir les enseignements. Alors, si notre maître parle de renoncer à l’ego, on essaye de mimer la renonciation. On fait les mouvements, les gestes appropriés, mais en fait on ne veut à aucun prix sacrifier le moindre élément de son mode de vie. On devient un acteur averti et, tandis que l’on demeure sourd et aveugle à la signification véritable des enseignements, on trouve quelque confort à faire semblant de suivre le sentier.

Dès que nous commençons à sentir une divergence ou un conflit entre nos actions et les enseignements, nous interprétons immédiatement la situation de façon que la contradiction soit neutralisée. L’interprète est l’ego dans son rôle de conseiller spirituel. La situation ressemble à un pays où l’État et l’Église sont séparés. Si la politique de l’État est étrangère aux enseignements de l’Église, la réaction automatique du chef de l’État est d’aller voir le chef de l’Église, son conseiller spirituel, et de lui demander sa bénédiction. Le chef de l’Église met alors au point quelque justification et bénit la politique sous prétexte que le chef de l’État est le défenseur de la foi. Dans l’esprit d’un individu, ça marche tout à fait comme ça, l’ego étant à la fois roi et pape !

Il nous faut pourfendre cette rationalisation du sentier spirituel et de nos propres actions, et aller au-delà, si nous voulons réaliser la véritable spiritualité. Mais il n’est pas facile d’aborder une telle rationalisation, parce que tout est vu à travers le filtre de la philosophie et de la logique de l’ego, de sorte que tout paraît clair, précis et cohérent. À chaque question, nous tâchons de trouver une réponse qui nous justifie. Pour nous rassurer, nous nous employons à faire entrer dans un schéma intellectuel tout ce qui, dans nos vies, porterait à confusion. Et nous nous efforçons avec tellement de droiture et de sincérité, de sérieux et de solennité, qu’il n’y a guère de place pour le soupçon. Nous avons foi en l’‘intégrité’ de notre conseiller spirituel. »

CHÖGYAM TRUNGPA, Pratique de la voie tibétaine, Point Sagesses, Paris 1976, pp. 21-23

 

« Dans le bouddhisme, nous exprimons notre réalisme par la pratique de la méditation. La méditation ne consiste pas à atteindre l’extase, la félicité spirituelle ou la tranquillité, ni à tenter de s’améliorer. Elle consiste simplement à créer un espace où il est possible de déployer et défaire nos jeux névrotiques, nos auto-illusions, nos peurs et nos espoirs cachés. Nous produisons cet espace par le simple recours à la discipline consistant à ne rien faire. À vrai dire, il est très difficile de ne rien faire. Il nous faut commencer par ne faire à peu près rien, et notre pratique se développera graduellement. Ainsi la méditation est-elle un moyen de brasser les névroses de l’esprit et de les utiliser comme partie intégrante de la pratique. Pas plus que le fumier, nous ne jetons ces névroses au loin ; au contraire, nous les répandons sur notre jardin, et elles deviennent partie de notre richesse.

 (…)

 [Dans la méditation, nous reconnaissons] ce que nous sommes, plutôt que d’essayer d’échapper aux problèmes qui nous irritent. (…) En fait, la pratique de la méditation ne cesse de nous brancher sur notre vie quotidienne. La pratique de la méditation fait remonter nos névroses à la surface, plutôt que de les cacher au fond de notre esprit. Elle nous permet d’aborder notre vie comme quelque chose sur quoi il est possible de travailler. Il me semble que les gens ont tendance à croire que, si seulement ils pouvaient s’évader de la bousculade affairée qu’est leur vie, alors, au cœur de la montagne ou au bord de la mer, il leur serait possible de se donner pleinement à quelque pratique contemplative. Mais si nous refusons l’aspect mondain de notre existence, nous négligeons la nourriture réelle qui est en sandwich entre deux tranches de pain. Lorsque vous commandez un sandwich, vous ne commandez pas deux tranches de pain sec. Vous voulez quelque chose au milieu, consistant, comestible et délicieux, et le pain vient avec. »

 Chögyam Trungpa, Le mythe de la liberté, Le Seuil, Paris 1977, pp. 16 -18

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