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Conseils aux adeptes de la procrastination[1]

Comment aborder les questions qui se posent parfois lorsque nous nous approchons du coussin

D’après Lama Palden Drolma, tricycle, 09 mars 2020

Tous les méditants connaissent la résistance à la méditation. C’est l’un des principaux obstacles à la pratique. En général, elle se manifeste tout particulièrement lorsque nous nous approchons de notre coussin. C’est généralement le moment où je me rends compte que j’ai oublié de sortir les poubelles. Je décide de le faire tout de suite, et en sortant les poubelles, je remarque que le jardin est vraiment sec, et je me souviens qu’on annonce de la chaleur. Il faut que j’arrose tout de suite, mais je dois d’abord débrancher le système d’irrigation automatique. Et j’ai oublié comment faire. J’appelle donc le vendeur, et ainsi de suite… jusqu’à ce que les 45 minutes que j’avais décidé de consacrer à la méditation se soient écoulées. Je me console en me disant que je pourrai méditer demain. Bien sûr, certaines tâches sont importantes et doivent être faites, mais nous devons faire en sorte que notre temps de méditation ne soit pas négociable.

Il y a de multiples raisons pour expliquer notre résistance à la pratique spirituelle mais on peut néanmoins en dégager quelques grands schémas. Nous pouvons reculer devant la perspective de méditer, en nous disant : « Mon esprit est trop occupé ; je ne pourrai jamais faire ça ». Ou bien nous sommes partagés entre l’envie de méditer et la crainte de perdre quelque chose : si je pratique l’assise et le lâcher prise, je pourrais perdre la motivation [dont j’ai bien besoin par ailleurs]. Si je médite, je n’arriverai plus à rien. Ou bien nous nous demandons : « Est-ce vraiment bien de prendre du temps pour soi ? » Ce type de pensées n’est souvent qu’à moitié conscient. Souvent, nous ne savons même pas pourquoi une partie de nous n’a pas envie de méditer. Derrière ces pensées et ces sentiments se cache parfois une sorte de peur. En général, les gens doivent faire preuve d’un surcroît de volonté ne serait-ce que pour s’asseoir. Un lama disait : « Vous pourriez tout aussi bien sortir deux coussins quand vous méditez – un pour vous et un pour votre résistance. Elle vous accompagnera très souvent. » Autrement dit, il est important de reconnaître toute résistance. Laissez-lui un peu d’espace, et continuez la méditation.

Au fur et à mesure que notre méditation s’installe dans notre quotidien, de nouveaux schémas se forment. Si nous considérons notre méditation quotidienne comme non négociable, au même titre que se brosser les dents, cela peut nous aider – de la même manière qu’un enfant peut résister à l’idée d’aller à l’école jusqu’à ce qu’il réalise que l’école est inévitable et accepte d’y aller tous les jours.

Méditer avec d’autres personnes une fois par semaine ou plus est également utile. D’une certaine manière, si nous nous organisons pour méditer avec d’autres personnes, cela a un effet bénéfique. Dans un groupe, l’intention combinée des méditants aide chaque individu. Le fait de retrouver le groupe, même si ce n’est qu’une fois par semaine, peut nous aider à maintenir notre engagement à méditer.

Une autre option consiste à prendre un peu de temps pour examiner cette résistance. Si elle se manifeste dans la méditation, ne l’évacuez pas trop rapidement, mais demandez-vous : « Qu’est-ce qui va / peut m’arriver ? » N’essayez pas de comprendre, d’analyser. Écoutez simplement et attentivement la réponse qui apparaît. Continuez à écouter, simplement. Ne rejetez aucune réponse. Les réponses qui viennent du subconscient n’ont souvent pas de sens au départ, mais de mon expérience, si nous continuons à suivre les fils sans juger, tout finit par devenir clair. Il est important, à cet égard, d’être bienveillant vis-à-vis de vous-même, tout comme vous seriez bienveillant, patient et gentil avec un petit enfant qui vous est cher. Se critiquer soi-même ne fait qu’ajouter à la difficulté.

On peut se dire : « Ces instructions sont trop nébuleuses, trop abstraites, et en plus, je ne sais pas comment faire pour lâcher prise ! » [C’est que les instructions nous indiquent une direction mais que la clarté et la compréhension n’apparaissent que dans le cheminement.] Lâcher prise est une compétence que nous devons développer. Tout d’abord, nous pouvons saisir les moments où nous lâchons prise naturellement, comme lorsque nous nous posons sur le canapé après une dure journée au travail, lorsque nous atteignons la destination de notre randonnée et faisons une pause, ou lorsque nous nous prélassons sur notre serviette à la plage. Si nous restons consciemment présents lors de ces expériences, nous pouvons voir que nous savons comment lâcher prise, mais nous devons cultiver cette capacité afin de pouvoir l’utiliser à tout moment.

La résistance peut aussi se manifester dans la crainte que le moi se désintègre ou se dissolve. Ce moi s’est donné beaucoup de mal depuis la petite enfance pour créer une structure de fonctionnement stratégique. Il peut se sentir menacé lorsqu’il s’engage dans une pratique spirituelle. Si nous nous traitons avec bienveillance, il est plus facile pour le moi de se sentir à l’aise et d’apprendre à se détendre dans le processus. Rien de négatif ne va se produire ! Nous n’allons pas nous perdre soudainement ou nous dissoudre dans le néant. Le moi finit par apprendre qu’il n’a pas besoin d’être aux commandes tout le temps. Il apprend que c’est bien de faire une pause !

La tendance à vouloir tout cloisonner est un autre problème qui peut se poser dans notre travail spirituel. Par exemple, nous pouvons placer notre pratique spirituelle dans une « case » spécifique, sans lien avec le reste de notre vie.[2]

Beaucoup de patients[3] m’ont décrit avoir eu un père violent à la maison envers sa femme et ses enfants, mais qui se comportait comme un citoyen modèle dans le monde. Les gens le trouvaient formidable. Nous pouvons nous aussi compartimenter différents aspects de nous-mêmes et présenter un visage différent à l’extérieur et à la maison. Le fait de cultiver l’ouverture et s’y reposer fait obstacle à l’hypocrisie et au cloisonnement. Le moi essaie de faire ce qui est le mieux pour nous, mais il lui manque des informations essentielles. Il a développé ses stratégies dès notre plus jeune âge. Nos convictions fondamentales sont issues de nos premières expériences. Puis nous avons continué à fonctionner sur cette base. Nous devons désormais être prêts à prendre conscience de qui nous sommes, en nous interrogeant profondément sur notre « système d’exploitation » et sur ce qui le sous-tend. Avec le temps, nous commençons à percevoir nos schémas, et lorsque nous voyons et comprenons leur nature erronée, nous pouvons les abandonner. C’est un processus qui demande du temps et de l’engagement.

A mesure que nous nous familiarisons avec la méditation, nous pouvons développer une attitude moins réactive, plus adéquate chaque fois que nous sommes confrontés à la contrariété, à l’émotion ou au désarroi De nouvelles possibilités apparaissent grâce à l’ouverture, à l’équanimité et à l’amour. Lorsque nous pratiquons l’assise, notre esprit se familiarise avec de nouvelles façons de percevoir, de nouvelles façons d’être et avec une présence plus profonde, plus intime. Lorsque notre méditation est intégrée dans notre vie quotidienne, elle se manifeste de plus en plus souvent dans le flux de nos expériences, d’instant en instant. Elle féconde et nourrit alors l’ensemble de notre vie. Nous agissons avec plus d’amour, de compassion et de sagesse.

Psychothérapeute professionnelle, Lama Palden Drolma a étudié dans l’Himalaya avec de grands maîtres tibétains, dont Kalu Rinpoché, qui l’a autorisée à devenir l’un des premiers lamas occidentaux.

[1] procrastiner : remettre sans cesse à plus tard, sans bonne raison

[2] Souvenez-vous, pour celles et ceux qui ont vu le film Zen for nothing, de la séquence où le personnage central évoque les différents cadres dans lesquels nous nous enfermons comme autant de compartiments séparés, non reliés, non intégrés.

[3] Lama Drolma est psychothérapeute.

L’une des difficultés concernant l’abandon à un maître réside dans nos idées préconçues quant à lui, et dans nos anticipations sur ce qui surviendra en sa compagnie. Nous sommes occupés par l’idée de ce dont nous voulons faire l’expérience avec le maître spirituel : « J’aimerais voir ceci ; et ce serait la meilleure façon de le voir ; j’aimerais faire l’expérience de cette situation particulière, parce qu’elle s’accorde parfaitement avec ce que j’attends, et qui me fascine. »

Aussi cherchons-nous à classer ou à caser les choses, essayant d’adapter la situation à notre attente, et nous ne pouvons rien lâcher de ce que nous anticipons. Si nous cherchons un maître gourou, il nous faut un saint homme, un être paisible, simple, serein et cependant sage. Et, lorsque nous découvrons qu’il ne répond pas à notre attente, nous sommes déçus et commençons à douter.

Si nous voulons établir une véritable relation de maître à disciple, il nous faut abandonner toutes nos idées préconçues concernant cette relation aussi bien que les conditions de l’ouverture et de l’abandon. « Lâcher prise » signifie s’ouvrir complètement, essayer d’aller au-delà de la fascination et de l’attente.

Lâcher prise, cela veut dire aussi que l’on reconnaît les qualités rudes, grossières, maladroites et choquantes de son propre ego, et que cette reconnaissance est un abandon. Il est généralement très difficile d’abandonner ces caractéristiques de l’ego. Bien que nous puissions aller jusqu’à nous haïr, en même temps, cette violence dirigée contre nous-mêmes nous occupe, en quelque sorte. En dépit du fait que nous n’aimons probablement pas ce que nous sommes et que nous souffrons de cette autocondamnation, nous n’arrivons pas à l’abandonner complètement. Si nous commençons à abandonner l’autocritique, il se peut que nous sentions alors que nous perdons ce qui nous occupe, comme si quelqu’un nous enlevait notre métier. Si nous abandonnions tout, nous n’aurions plus rien dont nous pourrions nous occuper ; il n’y aurait plus rien à quoi se cramponner. Se tenir en estime ou se blâmer, ce sont là fondamentalement des tendances névrotiques qui proviennent de ce que nous n’avons pas suffisamment confiance en nous-mêmes, « confiance » dans le sens de voir ce que nous sommes, et savoir que nous pouvons nous permettre de nous ouvrir. Nous pouvons nous permettre d’abandonner la qualité névrotique – rude et grossière – de notre moi et sortir de la fascination, sortir des idées préconçues.

Il nous faut abandonner nos espoirs et nos attentes, comme aussi bien nos peurs, et entrer de plain-pied dans la déception, travailler avec la déception, entrer dedans et en faire notre mode de vie, ce qui est loin d’être aisé. La déception manifeste que nous sommes fondamentalement intelligents. On ne peut la comparer à rien d’autre ; elle est si nette, précise, évidente et directe. Si nous pouvons nous ouvrir, nous commençons soudain à voir que notre attente n’est pas pertinente, comparée à la réalité des situations que nous affrontons – et automatiquement surgit un sentiment de déception.

La déception est le meilleur véhicule que l’on puisse utiliser sur le sentier du dharma. (…)

CHÖGYAM TRUNGPA, Pratique de la voie tibétaine, Point Sagesses, Paris 1976, pp. 33-35

Aurélie Godefroy : Alors que nous voulons être responsable, engagé dans le développement et la transformation de notre propre vie, nous avons souvent du mal à délaisser un certain nombre d’habitudes qui nous limitent, nous bloquent et peuvent entraîner par là même une certaine souffrance. Comment, concrètement, arriver à lâcher prise ? Et d’abord, qu’est-ce que le lâcher-prise ?

Martine Batchelor : Je pense qu’il faut voir le lâcher-prise par rapport à son opposition, qui est un certain accrochage, un certain agrippement. Et donc le lâcher prise serait le relâchement de cet agrippement. Laissez-moi vous donner un exemple. Disons que ceci (un stylo bille) est quelque chose de très précieux. Il m’appartient, je n’aime pas trop le partager et donc je le tiens fermement, comme ça (M.B. serre le poing autour du stylo à bille).

Quand je fais ça, deux choses se passent : d’abord, j’attrape une crampe dans le bras. Donc, il est important de voir que, dès qu’on s’agrippe à quelque chose, cela crée de la tension dans notre vie. Mais il y a une deuxième chose, beaucoup plus importante à mon sens. C’est que, parce que je m’accroche au stylo, je ne peux pas utiliser ma main. Et donc je suis réduit à ce à quoi je m’accroche, je suis limitée par mon ‘accrochage.’ Je dirais que la méditation nous aide, non pas à nous débarrasser de la main, ou de l’objet, mais à ouvrir la main. Le lâcher-prise, c’est cette ouverture, ce relâchement, ce ‘désagrippement’.

A.G. : Ce qui suppose également un certain effet de détente, et peut-être aussi un peu l’abandon de la saisie égotique, du Moi, du Je. En quoi est-ce important de réaliser que le « Je » ne doit pas prendre toute la place, même si c’est un peu ce qui nous conditionne depuis l’enfance ?

M.B. : En fait je regarderais cette histoire du « Moi », du « Je » d’une façon différente. Il faut voir que, souvent, lorsqu’on s’accroche, on s’identifie. Il y a deux choses : d’une part l’accrochage, le contact avec quelque chose, et, d’autre part, le fait de dire : c’est mon problème, c’est mon mal de tête, ça m’arrive à moi. Dès qu’on s’accroche, on s’identifie, on se solidifie, on se limite à ce à quoi on s’accroche, et on l’amplifie. On a alors l’impression que le Moi est entièrement ‘pris’ par cette chose à quoi on s’agrippe.

Alors que le Moi est multiple. Ce n’est pas qu’une pensée, qu’une émotion, qu’une sensation, qu’un problème. Par exemple, récemment, j’écrivais un livre. Je fais des corrections sur l’ordinateur. À un moment donné, je fais une erreur de manipulation et … mes corrections de quinze jours disparaissent à jamais. Ma première pensée, c’est : « Je suis stupide ». C’est ce qu’on se dit souvent : « Je suis stupide. J’ai toujours été stupide. Je serai toujours être stupide. Je ne vais pas pouvoir écrire mon livre. » Au lieu de cela, je me suis dit : « J’ai fait une erreur. Il faut que j’apprenne de cette erreur et que je ne la répète pas. » Que j’aie fait cette erreur ne veut pas dire que je suis stupide tout le temps. Il faut voir que, lorsqu’on s’accroche, généralement, on exagère, on amplifie. Et, en même temps, on s’identifie.

D’après Sagesses Bouddhistes, Méditation et lâcher prise, France 2, 16 mars 2008

http://www.bouddhisme-france.org/sagesses-bouddhistes/emissions-sagesses-bouddhistes/article/meditation-et-lacher-prise.html

« Quand la pratique de zazen, de hishiryo[1], est fortement ancrée, ce travail de transmutation [de l’énergie émotionnelle] devient également possible au sein de la vie quotidienne, aux instants où pour telle ou telle raison surgit une émotion. Au lieu d’essayer de la réprimer ou de la fuir ou au contraire de s’identifier à elle, il s’agit alors de l’accueillir dans un climat intérieur de neutralité bienveillante, sans la juger et sans essayer de la manipuler en quoi que ce soit. De cette façon, elle ne tarde pas à apparaître comme une vague au sein d’un espace plus vaste de conscience.

Avec cette pratique, on est au cœur d’un lâcher-prise à l’égard de l’ego. En effet, les émotions sont en quelque sorte le sang versé par l’ego et ce sang se met à couler toutes les fois que nous sommes touchés, c’est-à-dire que la carapace de défense mise en place par l’ego autour du cœur est percée. Chercher à manipuler ou à réprimer les émotions est une des stratégies pour réparer et consolider cette carapace chaque fois qu’elle se fissure sous l’effet de telle ou telle expérience. En revanche, laisser le sang de l’émotion s’écouler dissout peu à peu la carapace de l’ego et ouvre le cœur. Nous pouvons alors nous sentir en interdépendance avec tous les êtres.

Il faut cependant veiller à ce que le « laisser passer » soit un authentique laisser passer et ne se transforme pas insidieusement en une façon de chasser l’émotion dérangeante, en un refus de l’accueillir et de la laisser se déployer sous l’effet d’une peur de la dite émotion. »

Gérard Pilet, Sagesse du cœur, Paris, Éditions Kan Jizaï, 2008, p. 34-35


[1] Hishiryo : dans le bouddhisme zen, la « pensée au-delà de la pensée », attitude de l’esprit dans la méditation qui n’est ni pensée (Shiryo), ni non-pensée (Fushiryo). Dans la pratique d’hyshirio, on ne suit ni ne rejette les contenus de conscience (pensées, émotions, etc.). Dans l’ouvrage dont ce texte est tiré, Gérard Pilet consacre un chapitre entier (cf. référence ci-dessus p. 27-37) à l’explicitation de Hishiryo.

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