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L’une des difficultés concernant l’abandon à un maître réside dans nos idées préconçues quant à lui, et dans nos anticipations sur ce qui surviendra en sa compagnie. Nous sommes occupés par l’idée de ce dont nous voulons faire l’expérience avec le maître spirituel : « J’aimerais voir ceci ; et ce serait la meilleure façon de le voir ; j’aimerais faire l’expérience de cette situation particulière, parce qu’elle s’accorde parfaitement avec ce que j’attends, et qui me fascine. »

Aussi cherchons-nous à classer ou à caser les choses, essayant d’adapter la situation à notre attente, et nous ne pouvons rien lâcher de ce que nous anticipons. Si nous cherchons un maître gourou, il nous faut un saint homme, un être paisible, simple, serein et cependant sage. Et, lorsque nous découvrons qu’il ne répond pas à notre attente, nous sommes déçus et commençons à douter.

Si nous voulons établir une véritable relation de maître à disciple, il nous faut abandonner toutes nos idées préconçues concernant cette relation aussi bien que les conditions de l’ouverture et de l’abandon. « Lâcher prise » signifie s’ouvrir complètement, essayer d’aller au-delà de la fascination et de l’attente.

Lâcher prise, cela veut dire aussi que l’on reconnaît les qualités rudes, grossières, maladroites et choquantes de son propre ego, et que cette reconnaissance est un abandon. Il est généralement très difficile d’abandonner ces caractéristiques de l’ego. Bien que nous puissions aller jusqu’à nous haïr, en même temps, cette violence dirigée contre nous-mêmes nous occupe, en quelque sorte. En dépit du fait que nous n’aimons probablement pas ce que nous sommes et que nous souffrons de cette autocondamnation, nous n’arrivons pas à l’abandonner complètement. Si nous commençons à abandonner l’autocritique, il se peut que nous sentions alors que nous perdons ce qui nous occupe, comme si quelqu’un nous enlevait notre métier. Si nous abandonnions tout, nous n’aurions plus rien dont nous pourrions nous occuper ; il n’y aurait plus rien à quoi se cramponner. Se tenir en estime ou se blâmer, ce sont là fondamentalement des tendances névrotiques qui proviennent de ce que nous n’avons pas suffisamment confiance en nous-mêmes, « confiance » dans le sens de voir ce que nous sommes, et savoir que nous pouvons nous permettre de nous ouvrir. Nous pouvons nous permettre d’abandonner la qualité névrotique – rude et grossière – de notre moi et sortir de la fascination, sortir des idées préconçues.

Il nous faut abandonner nos espoirs et nos attentes, comme aussi bien nos peurs, et entrer de plain-pied dans la déception, travailler avec la déception, entrer dedans et en faire notre mode de vie, ce qui est loin d’être aisé. La déception manifeste que nous sommes fondamentalement intelligents. On ne peut la comparer à rien d’autre ; elle est si nette, précise, évidente et directe. Si nous pouvons nous ouvrir, nous commençons soudain à voir que notre attente n’est pas pertinente, comparée à la réalité des situations que nous affrontons – et automatiquement surgit un sentiment de déception.

La déception est le meilleur véhicule que l’on puisse utiliser sur le sentier du dharma. (…)

CHÖGYAM TRUNGPA, Pratique de la voie tibétaine, Point Sagesses, Paris 1976, pp. 33-35

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Aurélie Godefroy : Alors que nous voulons être responsable, engagé dans le développement et la transformation de notre propre vie, nous avons souvent du mal à délaisser un certain nombre d’habitudes qui nous limitent, nous bloquent et peuvent entraîner par là même une certaine souffrance. Comment, concrètement, arriver à lâcher prise ? Et d’abord, qu’est-ce que le lâcher-prise ?

Martine Batchelor : Je pense qu’il faut voir le lâcher-prise par rapport à son opposition, qui est un certain accrochage, un certain agrippement. Et donc le lâcher prise serait le relâchement de cet agrippement. Laissez-moi vous donner un exemple. Disons que ceci (un stylo bille) est quelque chose de très précieux. Il m’appartient, je n’aime pas trop le partager et donc je le tiens fermement, comme ça (M.B. serre le poing autour du stylo à bille).

Quand je fais ça, deux choses se passent : d’abord, j’attrape une crampe dans le bras. Donc, il est important de voir que, dès qu’on s’agrippe à quelque chose, cela crée de la tension dans notre vie. Mais il y a une deuxième chose, beaucoup plus importante à mon sens. C’est que, parce que je m’accroche au stylo, je ne peux pas utiliser ma main. Et donc je suis réduit à ce à quoi je m’accroche, je suis limitée par mon ‘accrochage.’ Je dirais que la méditation nous aide, non pas à nous débarrasser de la main, ou de l’objet, mais à ouvrir la main. Le lâcher-prise, c’est cette ouverture, ce relâchement, ce ‘désagrippement’.

A.G. : Ce qui suppose également un certain effet de détente, et peut-être aussi un peu l’abandon de la saisie égotique, du Moi, du Je. En quoi est-ce important de réaliser que le « Je » ne doit pas prendre toute la place, même si c’est un peu ce qui nous conditionne depuis l’enfance ?

M.B. : En fait je regarderais cette histoire du « Moi », du « Je » d’une façon différente. Il faut voir que, souvent, lorsqu’on s’accroche, on s’identifie. Il y a deux choses : d’une part l’accrochage, le contact avec quelque chose, et, d’autre part, le fait de dire : c’est mon problème, c’est mon mal de tête, ça m’arrive à moi. Dès qu’on s’accroche, on s’identifie, on se solidifie, on se limite à ce à quoi on s’accroche, et on l’amplifie. On a alors l’impression que le Moi est entièrement ‘pris’ par cette chose à quoi on s’agrippe.

Alors que le Moi est multiple. Ce n’est pas qu’une pensée, qu’une émotion, qu’une sensation, qu’un problème. Par exemple, récemment, j’écrivais un livre. Je fais des corrections sur l’ordinateur. À un moment donné, je fais une erreur de manipulation et … mes corrections de quinze jours disparaissent à jamais. Ma première pensée, c’est : « Je suis stupide ». C’est ce qu’on se dit souvent : « Je suis stupide. J’ai toujours été stupide. Je serai toujours être stupide. Je ne vais pas pouvoir écrire mon livre. » Au lieu de cela, je me suis dit : « J’ai fait une erreur. Il faut que j’apprenne de cette erreur et que je ne la répète pas. » Que j’aie fait cette erreur ne veut pas dire que je suis stupide tout le temps. Il faut voir que, lorsqu’on s’accroche, généralement, on exagère, on amplifie. Et, en même temps, on s’identifie.

D’après Sagesses Bouddhistes, Méditation et lâcher prise, France 2, 16 mars 2008

http://www.bouddhisme-france.org/sagesses-bouddhistes/emissions-sagesses-bouddhistes/article/meditation-et-lacher-prise.html

« Quand la pratique de zazen, de hishiryo[1], est fortement ancrée, ce travail de transmutation [de l’énergie émotionnelle] devient également possible au sein de la vie quotidienne, aux instants où pour telle ou telle raison surgit une émotion. Au lieu d’essayer de la réprimer ou de la fuir ou au contraire de s’identifier à elle, il s’agit alors de l’accueillir dans un climat intérieur de neutralité bienveillante, sans la juger et sans essayer de la manipuler en quoi que ce soit. De cette façon, elle ne tarde pas à apparaître comme une vague au sein d’un espace plus vaste de conscience.

Avec cette pratique, on est au cœur d’un lâcher-prise à l’égard de l’ego. En effet, les émotions sont en quelque sorte le sang versé par l’ego et ce sang se met à couler toutes les fois que nous sommes touchés, c’est-à-dire que la carapace de défense mise en place par l’ego autour du cœur est percée. Chercher à manipuler ou à réprimer les émotions est une des stratégies pour réparer et consolider cette carapace chaque fois qu’elle se fissure sous l’effet de telle ou telle expérience. En revanche, laisser le sang de l’émotion s’écouler dissout peu à peu la carapace de l’ego et ouvre le cœur. Nous pouvons alors nous sentir en interdépendance avec tous les êtres.

Il faut cependant veiller à ce que le « laisser passer » soit un authentique laisser passer et ne se transforme pas insidieusement en une façon de chasser l’émotion dérangeante, en un refus de l’accueillir et de la laisser se déployer sous l’effet d’une peur de la dite émotion. »

Gérard Pilet, Sagesse du cœur, Paris, Éditions Kan Jizaï, 2008, p. 34-35


[1] Hishiryo : dans le bouddhisme zen, la « pensée au-delà de la pensée », attitude de l’esprit dans la méditation qui n’est ni pensée (Shiryo), ni non-pensée (Fushiryo). Dans la pratique d’hyshirio, on ne suit ni ne rejette les contenus de conscience (pensées, émotions, etc.). Dans l’ouvrage dont ce texte est tiré, Gérard Pilet consacre un chapitre entier (cf. référence ci-dessus p. 27-37) à l’explicitation de Hishiryo.

Les textes proposés sur le blog de Shikantaza expriment avant tout l’opinion de leurs auteurs. Les lecteurs sont invités à les examiner avec l’esprit de libre arbitre prôné par le Bouddha dans le Kalama Sutta.

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