You are currently browsing the tag archive for the ‘Conseils’ tag.

Conseils aux adeptes de la procrastination[1]

Comment aborder les questions qui se posent parfois lorsque nous nous approchons du coussin

D’après Lama Palden Drolma, tricycle, 09 mars 2020

Tous les méditants connaissent la résistance à la méditation. C’est l’un des principaux obstacles à la pratique. En général, elle se manifeste tout particulièrement lorsque nous nous approchons de notre coussin. C’est généralement le moment où je me rends compte que j’ai oublié de sortir les poubelles. Je décide de le faire tout de suite, et en sortant les poubelles, je remarque que le jardin est vraiment sec, et je me souviens qu’on annonce de la chaleur. Il faut que j’arrose tout de suite, mais je dois d’abord débrancher le système d’irrigation automatique. Et j’ai oublié comment faire. J’appelle donc le vendeur, et ainsi de suite… jusqu’à ce que les 45 minutes que j’avais décidé de consacrer à la méditation se soient écoulées. Je me console en me disant que je pourrai méditer demain. Bien sûr, certaines tâches sont importantes et doivent être faites, mais nous devons faire en sorte que notre temps de méditation ne soit pas négociable.

Il y a de multiples raisons pour expliquer notre résistance à la pratique spirituelle mais on peut néanmoins en dégager quelques grands schémas. Nous pouvons reculer devant la perspective de méditer, en nous disant : « Mon esprit est trop occupé ; je ne pourrai jamais faire ça ». Ou bien nous sommes partagés entre l’envie de méditer et la crainte de perdre quelque chose : si je pratique l’assise et le lâcher prise, je pourrais perdre la motivation [dont j’ai bien besoin par ailleurs]. Si je médite, je n’arriverai plus à rien. Ou bien nous nous demandons : « Est-ce vraiment bien de prendre du temps pour soi ? » Ce type de pensées n’est souvent qu’à moitié conscient. Souvent, nous ne savons même pas pourquoi une partie de nous n’a pas envie de méditer. Derrière ces pensées et ces sentiments se cache parfois une sorte de peur. En général, les gens doivent faire preuve d’un surcroît de volonté ne serait-ce que pour s’asseoir. Un lama disait : « Vous pourriez tout aussi bien sortir deux coussins quand vous méditez – un pour vous et un pour votre résistance. Elle vous accompagnera très souvent. » Autrement dit, il est important de reconnaître toute résistance. Laissez-lui un peu d’espace, et continuez la méditation.

Au fur et à mesure que notre méditation s’installe dans notre quotidien, de nouveaux schémas se forment. Si nous considérons notre méditation quotidienne comme non négociable, au même titre que se brosser les dents, cela peut nous aider – de la même manière qu’un enfant peut résister à l’idée d’aller à l’école jusqu’à ce qu’il réalise que l’école est inévitable et accepte d’y aller tous les jours.

Méditer avec d’autres personnes une fois par semaine ou plus est également utile. D’une certaine manière, si nous nous organisons pour méditer avec d’autres personnes, cela a un effet bénéfique. Dans un groupe, l’intention combinée des méditants aide chaque individu. Le fait de retrouver le groupe, même si ce n’est qu’une fois par semaine, peut nous aider à maintenir notre engagement à méditer.

Une autre option consiste à prendre un peu de temps pour examiner cette résistance. Si elle se manifeste dans la méditation, ne l’évacuez pas trop rapidement, mais demandez-vous : « Qu’est-ce qui va / peut m’arriver ? » N’essayez pas de comprendre, d’analyser. Écoutez simplement et attentivement la réponse qui apparaît. Continuez à écouter, simplement. Ne rejetez aucune réponse. Les réponses qui viennent du subconscient n’ont souvent pas de sens au départ, mais de mon expérience, si nous continuons à suivre les fils sans juger, tout finit par devenir clair. Il est important, à cet égard, d’être bienveillant vis-à-vis de vous-même, tout comme vous seriez bienveillant, patient et gentil avec un petit enfant qui vous est cher. Se critiquer soi-même ne fait qu’ajouter à la difficulté.

On peut se dire : « Ces instructions sont trop nébuleuses, trop abstraites, et en plus, je ne sais pas comment faire pour lâcher prise ! » [C’est que les instructions nous indiquent une direction mais que la clarté et la compréhension n’apparaissent que dans le cheminement.] Lâcher prise est une compétence que nous devons développer. Tout d’abord, nous pouvons saisir les moments où nous lâchons prise naturellement, comme lorsque nous nous posons sur le canapé après une dure journée au travail, lorsque nous atteignons la destination de notre randonnée et faisons une pause, ou lorsque nous nous prélassons sur notre serviette à la plage. Si nous restons consciemment présents lors de ces expériences, nous pouvons voir que nous savons comment lâcher prise, mais nous devons cultiver cette capacité afin de pouvoir l’utiliser à tout moment.

La résistance peut aussi se manifester dans la crainte que le moi se désintègre ou se dissolve. Ce moi s’est donné beaucoup de mal depuis la petite enfance pour créer une structure de fonctionnement stratégique. Il peut se sentir menacé lorsqu’il s’engage dans une pratique spirituelle. Si nous nous traitons avec bienveillance, il est plus facile pour le moi de se sentir à l’aise et d’apprendre à se détendre dans le processus. Rien de négatif ne va se produire ! Nous n’allons pas nous perdre soudainement ou nous dissoudre dans le néant. Le moi finit par apprendre qu’il n’a pas besoin d’être aux commandes tout le temps. Il apprend que c’est bien de faire une pause !

La tendance à vouloir tout cloisonner est un autre problème qui peut se poser dans notre travail spirituel. Par exemple, nous pouvons placer notre pratique spirituelle dans une « case » spécifique, sans lien avec le reste de notre vie.[2]

Beaucoup de patients[3] m’ont décrit avoir eu un père violent à la maison envers sa femme et ses enfants, mais qui se comportait comme un citoyen modèle dans le monde. Les gens le trouvaient formidable. Nous pouvons nous aussi compartimenter différents aspects de nous-mêmes et présenter un visage différent à l’extérieur et à la maison. Le fait de cultiver l’ouverture et s’y reposer fait obstacle à l’hypocrisie et au cloisonnement. Le moi essaie de faire ce qui est le mieux pour nous, mais il lui manque des informations essentielles. Il a développé ses stratégies dès notre plus jeune âge. Nos convictions fondamentales sont issues de nos premières expériences. Puis nous avons continué à fonctionner sur cette base. Nous devons désormais être prêts à prendre conscience de qui nous sommes, en nous interrogeant profondément sur notre « système d’exploitation » et sur ce qui le sous-tend. Avec le temps, nous commençons à percevoir nos schémas, et lorsque nous voyons et comprenons leur nature erronée, nous pouvons les abandonner. C’est un processus qui demande du temps et de l’engagement.

A mesure que nous nous familiarisons avec la méditation, nous pouvons développer une attitude moins réactive, plus adéquate chaque fois que nous sommes confrontés à la contrariété, à l’émotion ou au désarroi De nouvelles possibilités apparaissent grâce à l’ouverture, à l’équanimité et à l’amour. Lorsque nous pratiquons l’assise, notre esprit se familiarise avec de nouvelles façons de percevoir, de nouvelles façons d’être et avec une présence plus profonde, plus intime. Lorsque notre méditation est intégrée dans notre vie quotidienne, elle se manifeste de plus en plus souvent dans le flux de nos expériences, d’instant en instant. Elle féconde et nourrit alors l’ensemble de notre vie. Nous agissons avec plus d’amour, de compassion et de sagesse.

Psychothérapeute professionnelle, Lama Palden Drolma a étudié dans l’Himalaya avec de grands maîtres tibétains, dont Kalu Rinpoché, qui l’a autorisée à devenir l’un des premiers lamas occidentaux.

[1] procrastiner : remettre sans cesse à plus tard, sans bonne raison

[2] Souvenez-vous, pour celles et ceux qui ont vu le film Zen for nothing, de la séquence où le personnage central évoque les différents cadres dans lesquels nous nous enfermons comme autant de compartiments séparés, non reliés, non intégrés.

[3] Lama Drolma est psychothérapeute.

Parmi les auteurs récemment évoqués dans ce contexte particulier figure notamment Tata Brach. L’interview qu’elle a accordée à Sigal Samuel (« Notre calme est contagieux ») nous a donné envie de reparcourir son ouvrage « L’acceptation Radicale ». Christophe André a rédigé pour ce livre une remarquable préface dont je vous propose de larges extraits dans cette rubrique des « Florilèges ».

QUE VEUT DIRE « ACCEPTER » ?

Étymologiquement, « accepter » vient du latin accipere : recevoir, accueillir. C’est clair : accepter ne veut pas dire se réjouir de tout ce qui arrive, ou l’approuver. Accepter un orage, une maladie, une adversité quelconque, ce n’est pas dire ou penser « bravo, c’est très bien comme ça ». Accepter, ce n’est pas dire « c’est bien », mais « c’est là ». Ce n’est pas, par exemple, souhaiter que l’injustice ou la violence existe, ou s’en réjouir, mais les regarder en face, constater leur existence, chercher à comprendre leurs rouages.

De même, acceptation ne signifie pas passivité ou résignation, ne signifie pas renoncement à l’action : simplement, on accepte que le réel soit le réel, on prend le temps de l’observer, d’observer son impact sur nous, de réfléchir. Au lieu de réagir impulsivement, régi par nos réflexes, notre tempérament, notre passé, on prend le temps de répondre : l’acceptation donne force, calme, lucidité et discernement. Du moins cette acceptation que nous pourrions appeler « active », celle qui est un choix délibéré, et non un masque de notre impuissance.

Enfin, l’acceptation est un préalable : un préalable à toute forme d’action lucide et efficace, la première étape d’un processus parfois long et complexe d’insertion dans le réel et l’action sur lui. En commençant par accepter, nous nous posons une série de questions : que se passe-t-il ? Que suis-je en train de ressentir à propos de cela ? Qu’ai-je envie de faire spontanément ? Est-ce une bonne idée ? Que puis-je faire d’autre, de mieux ? Etc.

 

POURQUOI EST-CE SI DIFFICILE D’ACCEPTER ?

De nombreuses raisons sont à la source de nos difficultés à accepter.

Cela peut être par réflexe : en général, nous avons du mal à accepter ce qui représente une souffrance pour nous. Face à la souffrance, nous avons tendance à nous raidir : s ‘il s’agit de souffrance physique, on bloque sa respiration et on contracte ses muscles (vous vous souvenez de votre dernière séance chez le dentiste ?) ; s’il s’agit de souffrance psychique, on raidit sa volonté. Tout cela est bien sûr inutile. Comme le note Simone Weil, « la volonté n’a de prise que sur quelques mouvements de quelques muscles, associés à la représentation du déplacement des objets proches […]. Quoi de plus sot que de raidir les muscles et serrer les mâchoires à propos de vertus, ou de poésie, ou de la solution d’un problème[1] ? »

Nos difficultés à accepter peuvent aussi relever d’un style de vie : quand on est stressé et pressé, tout contretemps devient obstacle, tout ennui devient scandale, toute contradiction devient agression… On accepte mieux les blessures et les limitations que nous inflige la réalité si on est heureux et paisible que si on est déjà stressé et malheureux. Stress et tensions fabriquent de l’intolérance à la frustration.

Enfin, on peut avoir du mal à accepter par habitude et par culture : en Occident, rien ne doit résister à des citoyens devenus des consommateurs de droit, qui ne veulent plus jamais attendre, et qui exigent que tout problème ait une solution. Absurde, bien sûr : le monde et la vie ne sont pas taillés sur mesure pour se plier à nos impatiences et à nos prétentions. C’est à nous de commencer par nous adapter à la marche du monde, et non l’inverse ; et c’est une fois que nous aurons accepté que nous pourrons comprendre si nous pouvons y changer quelque chose, et comment le faire.

Mais le livre [de Tara Brach] nous rappelle une chose essentielle : l’acceptation ne concerne pas que le monde extérieur, elle commence par nous-mêmes. (à suivre)

 

Christophe André, préface à l’ouvrage de

Tara Brach, L’acceptation radicale, Paris, Belfond, pp.13 ss.

[1] Weil, S., La pesanteur et la grâce, Paris, Plon, 1988.

« NOTRE CALME EST CONTAGIEUX », Sigal Samuel et Tara Brach (suite)

Tara Brach, enseignante bouddhiste, propose quelques conseils pour calmer notre anxiété face au coronavirus – afin que nous puissions mieux prendre soin de nous et des autres.

SS En dehors d’une pratique formelle de méditation, comment pouvons-nous utiliser l’attention lors de nos activités quotidiennes dans le contexte de cette pandémie ? Par exemple, devrions-nous être attentifs aux nouvelles, à comment et à quelle fréquence nous recevons des informations sur le virus ?

TB Je pense qu’il est bon pour nous tous d’assimiler la quantité de nouvelles nécessaires pour nous tenir informés, mais aussi de savoir comment nous éloigner de nos écrans. Écouter de la musique ou se promener dehors [si c’est possible] nous nourrira vraiment. Les infos, elles, ne cesseront pas d’agiter notre esprit. Pour certaines personnes, ce qui fonctionne vraiment, c’est de limiter la réception des informations à une fois par jour, et cela peut vraiment faire la différence.

SS Et la pratique de la gratitude ? J’ai généralement constaté que mon cerveau ne peut pas être anxieux lorsqu’il est habité par la reconnaissance.

TB C’est juste. Nous avons un penchant pour la négativité. Nous faisons une fixation sur les menaces et négligeons souvent la bonté et la beauté. Célébrer la beauté[1] ou la bonté doit donc être une pratique intentionnelle. Je veux dire par là faire une pause et savourer la lueur dans l’œil de notre enfant ou le fait de voir les fleurs s’ouvrir.

Beaucoup de gens forment des « cercles de gratitude » avec des amis à qui ils envoient en fin de journée un courriel en citant trois choses pour lesquelles ils sont reconnaissants. Cela peut vraiment remonter le moral des gens et changer l’ambiance.

SS Je pense que certaines personnes en Occident considèrent la pratique de la méditation comme une chose très individualiste, voire égoïste, parce qu’elle nous est souvent présentée comme séparée d’un cadre éthique plus large. Mais, dans les traditions orientales, la méditation a toujours fait partie du cadre plus large de la responsabilité morale envers l’autre. Qu’est-ce que cela implique dans le contexte actuel ?

TB En Chine, le mot pour « pleine conscience » est « le cœur présent ». Si nous continuons à mettre l’accent sur le côté « cœur » des choses, si nous continuons à prendre soin de nous-mêmes et des autres, cela va nous rendre beaucoup plus ouvert, attentif, et nous adopterons naturellement un positionnement plus éthique. Le véritable impact de la méditation est qu’elle dissout en fait l’importance excessive que nous attachons au moi. Elle nous permet de davantage ressentir un lien avec les autres. Mais si je reste sur l’idée que la pleine conscience est un outil pour me sentir mieux dans un contexte de peur, alors elle aura un sens beaucoup plus égocentré.

Je pense donc qu’il est essentiel de mettre l’accent sur les pratiques « du cœur ». L’amour bienveillant est l’une d’entre elles. C’est là que nous prenons le temps d’apprécier la bonté des autres. Nous pouvons par exemple penser au personnel sanitaire en première ligne, à ces personnes qui risquent leur vie pour aider d’autres personnes en souffrance. [Et les « oubliés » : caissières, éboueurs, etc.] Ou bien nous pouvons penser à quelqu’un que nous connaissons et nous rappeler son humour, son intelligence et sa bienveillance. Et leur souhaiter intérieurement tout le bien possible.

SS Quelqu’un qui lirait ceci pourrait penser : « Oh, donc vous envoyez mentalement à quelqu’un un souhait du genre « Puissiez-vous être libéré de la souffrance« . Cela n’est pas vraiment faire quelque chose pour l’aider. » Mais je suppose que l’étape suivante consiste le leur dire à haute voix, n’est-ce pas ?

TB Absolument. Lorsque j’ai écrit Radical Compassion, mon intention était d’évoquer une compassion mature comportant trois éléments. Premièrement, vous ressentez viscéralement la compassion dans votre corps. Elle est incarnée, ce n’est pas seulement une idée abstraite. Deuxièmement, cette compassion est active et engagée – elle conduit en fait à tendre la main. Troisièmement, elle est non sélective : je ne me soucie pas seulement de ma sœur, mais aussi de tout le monde dans chaque pays.

Il se peut que, dans la pratique, nous offrions simplement une intention à quelqu’un [Puisse-t-il ou elle / Puisses-tu trouver la sérénité, retrouver du courage, de l’espoir, etc.]. Mais cela fait, nous sommes beaucoup plus enclins à tendre la main, à passer un coup de téléphone ou à aller chercher des provisions ou des médicaments.

La chose la plus importante qui puisse se produire en ce moment de pandémie est que nous ressentions un lien de communauté – le sentiment que nous sommes vraiment là pour nous aider les uns les autres à traverser cette épreuve. Et la vérité est que chacun d’entre nous peut aider. Nous avons un véritable cadeau à nous offrir les uns les autres, simplement par ce que nous sommes et ce que nous manifestons. Si nous pouvons trouver un refuge intérieur de calme, notre calme sera contagieux.

SS Beaucoup d’entre nous en ce moment ressentent de la peur, peur de mourir ou de voir leurs proches mourir. En Occident, c’est quelque chose dont on ne parle pas beaucoup. Pensez-vous que nous devrions réagir à la pandémie en nous penchant sur cette question, en exposant cette peur et en la faisant passer du niveau subliminal [inconscient] au niveau conscient ? Ou est-ce là une très mauvaise idée ?

TB Je pense que nous n’avons pas vraiment le choix. Nous serons tous confrontés à la peur de la mort et au chagrin de la perte. Nous ne pouvons plus utiliser nos mécanismes habituels pour l’éviter.

Quand les choses s’écroulent, c’est un moment terrible dans le sens où il y a énormément de souffrance, mais c’est aussi une occasion unique d’ouvrir notre cœur comme jamais auparavant. Le don ultime de la méditation est qu’elle nous aide à retrouver un espace de présence assez grand pour tout ce que nous rencontrons. Et c’est à partir de cet espace que nous pouvons réellement vivre ce que nous sommes profondément. La vraie question est : comment allez-vous vous comporter face à la peur et au chagrin ? Qu’est-ce qui remonte en vous en ce moment ? Qui voulez-vous être ? Et quel genre de monde voulez-vous ?

D’après

https://www.vox.com/future-perfect/2020/3/18/21181644/

coronavirus-covid-19-mindfulness-meditation-anxiety

[1] Par exemple, se promener en couple et être attentif à tout ce qu’on ne voit pas d’habitude plutôt que de commenter la situation, encore et encore.

« NOTRE CALME EST CONTAGIEUX »

Sigal Samuel / Tara Brach

La pratique de la  méditation peut contribuer à calmer notre anxiété face à la pandémie de coronavirus.

Si vous ressentez une anxiété supplémentaire ces jours-ci à cause du Covid-19, sachez que vous n’êtes pas seuls dans cette situation. Cette pandémie nous confronte tous à plus de stress et d’incertitude que d’habitude. Beaucoup d’entre nous se demandent également comment éviter de sombrer dans la panique totale.

A l’heure où nous essayons de gérer tant bien que mal notre anxiété face au coronavirus, j’essaie de garder à l’esprit cette citation de Thich Nhat Hanh : « Lorsque les bateaux bondés de réfugiés vietnamiens[1] rencontraient des tempêtes ou des pirates, si tout le monde paniquait, tout était perdu. Mais si même une seule personne arrivait à rester calme et centrée, cela suffisait. Cela montrait à tous la voie à suivre pour survivre ».

Tara Brach, psychologue américaine et enseignante bouddhiste américaine très respectée, a repris cette citation dans un récent bulletin d’information électronique. Cela m’a incité à l’appeler pour lui demander des conseils sur l’utilisation de la méditation dans le contexte de cette pandémie.

La première chose à savoir, c’est que le mot « méditation » fait en fait référence à de nombreuses pratiques différentes. En Occident, l’ensemble de pratiques le plus connu est la « méditation de pleine conscience ». Cela signifie qu’il faut prêter attention, de manière ciblée et sans porter de jugement, à votre expérience du moment présent. Cela peut impliquer une pratique formelle – comme lorsque vous vous asseyez et concentrez votre attention sur la sensation de sentir votre souffle entrer et sortir. Mais vous pouvez aussi vous exercer à être attentif [« présent »] lorsque vous lisez les nouvelles ou lorsque vous faites vos courses.

J’ai parlé à Tara Brach de la façon dont nous pouvons utiliser la pleine conscience et d’autres techniques pour trouver un équilibre pendant la crise du coronavirus, et des raisons pour lesquelles ce n’est pas une fuite égoïste de la réalité. De nombreuses études en neurosciences ont montré que la méditation peut nous aider à réguler nos propres émotions afin que nous puissions mieux prêter attention aux autres et agir de manière plus altruiste.

Sigal Samuel Je suppose que, comme nous tous, vous vous êtes sentie stressée par le coronavirus. Qu’avez-vous fait personnellement pour rester calme et centrée ?

Tara Brach Comme tout le monde, je ressens l’ampleur de la situation et j’ai peur pour mes proches et pour les personnes les plus vulnérables de notre monde. Je fais plusieurs choses : marcher dans la nature et admirer sa beauté ; parler aux gens et ressentir notre vulnérabilité et nos liens communs ; et beaucoup de méditation. Cela me permet de retrouver une certaine stabilité, ce qui m’est d’une aide inestimable.

SS Pour les personnes qui n’ont pas d’expérience de la méditation mais qui cherchent un moyen d’éviter de s’enfoncer dans le tourbillon de la panique, pouvez-vous suggérer une ou deux pratiques simples qui seraient utiles dans notre situation actuelle ?

TB La première étape lorsque nous sommes vraiment pris dans la peur est de calmer notre système nerveux sympathique[2]. Une façon simple de le faire consiste à prendre de longues et profondes respirations. Prenez au moins trois respirations complètes, en comptant jusqu’à cinq à l’inspiration. Et à l’expiration, relâchez intentionnellement la tension. Cela commence à calmer le système nerveux.

Notre respiration est souvent la base la plus utile pour sortir de nos angoisses et retrouver nos sens. Mais nous pouvons aussi revenir [être présent] aux sons que nous entendons sur le moment, ou à la sensation de picotement de nos mains ou de nos pieds, ou à la vue d’un arbre ou d’une table. L’attention aux organes des sens nous aide à revenir au moment présent.

SS Dans votre nouveau livre Radical Compassion, vous proposez également une courte pratique de méditation appelée RAIN [« pluie » en anglais]. Pouvez-vous expliquer ce que signifie cet acronyme ?

TB Oui, j’utilise l’acronyme parce que c’est un moyen facile à retenir si vous êtes pris par la peur. Il signifie reconnaître [Recognize], permettre ou autoriser [Allow], examiner [Investigate], prendre soin [Nurture, lit. ‘nourrir’]. D’abord, il suffit de reconnaître : « Ok, je ressens de la peur ». Murmurez-le mentalement, et cela vous aidera tout de suite.

Ensuite, autorisez-la à exister. Laissez-la être là, n’essayez pas de vous enfuir, de la nier, de la contrôler ou de la juger. [De la manipuler de quelque façon que ce soit : notamment en se raisonnant, ce qui est une façon de nier.]

Puis, regardez, examinez. Observez votre corps et sentez simplement où se trouve la peur. Découvrez comment elle se traduit et respirez avec elle, avec une douce qualité d’attention.

Enfin, prenez soin d’elle [comme on prendrait soin d’un nouveau-né]. Vous pouvez mettre votre main sur votre cœur et vous offrir un message gentil ou apaisant. Vous pouvez dire à la peur : « Merci d’avoir essayé de me protéger ; c’est OK ». Je me dis parfois : « C’est OK, pas la peine de s’emballer ».

SS Je m’interroge sur le sens de « reconnaître », cette idée que lorsque vous pouvez nommer une peur, elle perd un peu de son pouvoir sur vous. En quoi cette notation mentale [« Il y a de la peur »] modifie-t-elle l’activité du cerveau ?

TB Lorsque nous sommes en mode « résistance-fuite-blocage », notre système limbique[3] nous a pratiquement pris en otage et nous perdons le contact avec notre cortex préfrontal, la partie la plus récemment évoluée de notre cerveau, qui a trait au fonctionnement exécutif et à la prise de bonnes décisions. Lorsque nous donnons un nom à ce qui se passe, nous commençons à activer le cortex préfrontal. La pleine conscience nous reconnecte avec cela. (à suivre)

D’après

https://www.vox.com/future-perfect/2020/3/18/21181644/

coronavirus-covid-19-mindfulness-meditation-anxiety

[1] Thich Nhat Hanh évoque les réfugiés qui ont fui le Vietnam par bateau (boat people) après la victoire des communistes en 1975.

[2] Le système nerveux sympathique est une des trois parties du système nerveux autonome. Il est responsable du contrôle d’un grand nombre d’activités automatiques de l’organisme, telles que le rythme cardiaque ou la contraction des muscles lisses. (Wikipedia)

[3] Système limbique : ensemble de structures cérébrales situées dans la région médiane et profonde du cerveau, jouant un rôle majeur dans la mémoire et les émotions, de même que dans l’élaboration des comportements.

OUBLIEZ LA COHÉRENCE

« Nos idées sur ce que devrait être la méditation ne sont que des pensées de plus. »

Ken McLeod, tricycle, 29 mars 2018

Dans la tradition du Zen Sōtō, on n’enseigne pas à compter pendant la méditation comme cela se pratique parfois dans d’autres branches du Zen. Le propos de Ken McLeod (1948), lui-même  traducteur, auteur et enseignant du bouddhisme tibétain, n’en est pas moins pertinent pour tout méditant et, singulièrement, ceux qui se posent le genre de questions abordées ci-dessous.

Un enseignant zen discutait avec un collègue au sujet d’une élève. « Je suis assez intrigué par cette élève. Je lui ai dit de se concentrer sur la respiration et de compter ses inspirations jusqu’à dix, puis de recommencer. Or, elle ne cesse de me répéter qu’elle n’arrive jamais à dépasser le chiffre de cinq avant d’être distraite. Dès qu’elle remarque qu’elle est distraite, elle recommence. Elle se dit qu’elle doit faire quelque chose de mal, vu qu’elle n’arrive jamais au-delà de cinq. Je ne comprends pas pourquoi elle pense cela ».

 Que se passe-t-il ici ?

L’élève se dit qu’elle n’y arrive pas. Elle pense probablement : « Je place mon attention sur ma respiration et je commence à compter, mais je suis distraite et je n’arrive jamais au-delà de cinq. Je dois mal m’y prendre ».

L’enseignant, lui, se dit probablement : « Elle pratique très bien. Chaque fois qu’elle remarque qu’elle est distraite, elle revient à sa respiration et recommence ».

Des malentendus comme celui-ci sont assez fréquents dans l’interaction entre enseignants et élèves. Dans le cas présent, l’élève est déterminée à atteindre un objectif tandis que l’enseignant est intéressé par sa volonté de continuer à faire un certain effort. L’élève pratique dans l’idée que si elle parvient à se concentrer sur dix respirations d’affilée, elle aura développé une certaine régularité dans sa méditation. Elle est déterminée à atteindre cet objectif. L’enseignant, lui, ne considère pas cet objectif comme important. Cinq, dix, vingt-et-une respirations – peu importe. Ce qui compte pour l’enseignant, c’est que l’élève revienne à l’attention chaque fois qu’elle constate qu’elle est distraite.

Nous pensons que la constance, la stabilité de l’esprit et l’attention soutenue sont des qualités que nous pouvons développer dans notre méditation. Mais quand je regarde de près ma propre expérience méditative, je ne trouve aucune de ces qualités. Subjectivement, ma méditation est un gâchis. Des choses surgissent tout le temps de façon inattendue. Les pensées apparaissent et disparaissent, parfois comme un troupeau d’éléphants, parfois comme des fourmis, parfois comme de la brume. Chaque émotion est une sirène qui cherche à nous envoûter.[1] Un avion passe au-dessus de nos têtes, une voiture démarre ou le système d’arrosage se met en marche. Parfois, je suis bien dans l’assise et parfois non, car je suis conscient de la chaleur, de la tension ou de l’agitation dans différentes parties de mon corps. Lorsque mon esprit est happé par l’une de ces pensées, sentiments ou sensations, je suis dans un autre monde et je ne me rends compte qu’après coup que j’ai été distrait.

J’ai cessé d’essayer d’avoir une attention constante, stable, ou même claire. Quand je remarque que mon esprit est ailleurs, je « reviens » tout simplement dans l’ici-et-maintenant. C’est tout.

Ce que je trouve dans ma pratique, c’est une capacité en constante évolution à être conscient des pensées, des sentiments et des sensations en tant que pensées, sentiments et sensations. Cette capacité à être présent est-elle constante ? Non, mais la présence semble toujours être là quand je « reviens ».

Bien que j’aie trouvé le moyen de m’asseoir chaque jour plus ou moins à la même heure, cela me demande toujours un effort. Parfois, ça va bien, parfois non, mais sait-on vraiment ce qui est « bien » ? La plupart du temps, bien semble signifier « je me sens bien ». Cela signifie-t-il que ma pratique est bonne ? J’ai remarqué que je n’apprends pas grand-chose quand je me sens bien. Mais j’apprends beaucoup quand j’ai des difficultés. Alors, quel type de bien recherchons-nous ?

Quand j’enseignais, j’étais constamment à l’affût des idées que se font parfois les pratiquants, idées qui risquent de les faire trébucher dans leur pratique. Mon propre entêtement m’avait appris combien de telles idées peuvent être problématiques, et combien il est difficile de les déloger ou de les laisser passer.

Lorsque nous avons une idée sur ce que devrait être la pratique, nous constatons presque toujours que l’expérience est différente de nos attentes, et nous supposons alors que nous avons raté quelque chose. Nous faisons davantage d’efforts. Nous essayons de corriger ce que nous prenons pour des erreurs. Nous en parlons éventuellement avec d’autres pratiquants. Certains d’entre eux semblent avoir le même problème, mais ils ne parviennent pas non plus à comprendre ce qui ne va pas. Nous pouvons parler avec notre enseignant, qui ne comprend pas non plus nécessairement notre problème ou ne pense pas qu’il soit important.

Frustrés, nous allons voir d’autres enseignants. Nous étudions différents textes et traités. Nous apprenons toutes sortes de pratiques, de stratégies, et nous sommes attentifs à un tas de « pièges ». Tout cela pour rien : notre expérience ne correspond toujours pas à idée que nous nous faisons de la pratique.

Et dans tout cela, nous ne réalisons jamais l’énormité de nos suppositions : nous pensons savoir ce que la pratique devrait être.

Pour moi, le plus difficile a été de reconnaître que mes idées et mes hypothèses sur la pratique n’étaient que des pensées – des pensées persistantes, des pensées inattaquables, des pensées qui font autorité, mais en fin de compte, de simples pensées. Peu à peu, plus par la force des choses que par une quelconque approche intelligente, j’ai appris à les reconnaître en tant que pensées. Et je peux à présent les considérer comme telles – du moins la plupart du temps.

Ce que je suggère, c’est que vous appreniez comment poser votre attention, que ce soit dans l’expérience de la respiration, dans le flux de l’expérience ou dans la conscience elle-même. Ensuite, entraînez-vous à revenir à l’attention chaque fois que vous prenez conscience que vous êtes perdu. Et alors, faites-le ! Posez votre attention et (re)posez-vous. « Revenez » et (re)posez-vous. Encore et encore. [« Il n’y a rien à faire ! » dit Joshin Sensei]

Ne cherchez pas la cohérence. Ne cherchez pas la stabilité. Ne recherchez pas la concentration, ni aucune qualité particulière. Chacun de ces éléments est une sorte de chimère qui vous conduira dans un labyrinthe de confusion.

Comme le dit Niguma, l’un des ancêtres de la tradition tibétaine Shangpa Kagyu :

 

Ne pensez pas ni à votre enseignant ni à votre pratique.

Ne pensez pas à ce qui est réel ou non réel.

Ne pensez à rien du tout.

Ne contrôlez pas votre expérience de méditation.

Restez simplement avec les choses telles qu’elles sont.

[1] Dans l’Odyssée d’Homère, Ulysse résiste au chant envoûtant des sirènes en se faisant attacher au mât de son navire tandis que les marins reçoivent l’ordre de se boucher les oreilles pour ne pas l’entendre.

Entrez votre adresse e-mail pour vous inscrire à ce blog et recevoir les notifications des nouveaux articles par e-mail.

mai 2020
L M M J V S D
 123
45678910
11121314151617
18192021222324
25262728293031