Zazen est notre pratique (…).

C’est la première aile de l’oiseau.

Et la deuxième, c’est Sila, les préceptes.

C’est cela qui nous permet de voler

dans le pur royaume du Dharma.

Moriyama Daigyo Roshi

 

Le premier précepte bouddhique demande de ‘ne pas interrompre volontairement le fil de la vie’. Si cependant nous prenons ce précepte comme condition absolue de l’action juste, nous risquons de tomber dans un dogmatisme niant la responsabilité individuelle, et de perdre cette spécificité qu’il s’agit justement de préserver. Une spécificité qui n’autorise pas, bien entendu, à ‘faire n’importe quoi’. Il n’est pas question ici de ‘relativisme’, d’accommodement éthique avec les préceptes, mais de la possibilité de laisser s’exprimer à travers nous la nature de l’esprit, le cœur et la sagesse lorsque les balises ne suffisent plus.

Il n’est pas toujours facile d’être bouddhiste. Notamment lorsqu’il s’agit de s’exprimer sur les problèmes éthiques qui font débat dans la société. Le grand public est en demande de réponses de la part des grandes traditions spirituelles. Et interroge : « Quelle est la position des bouddhistes face aux dons d’organe, à l’avortement, à l’euthanasie, etc. » Or, le bouddhisme ne considère pas nécessairement qu’il n’y a qu’une seule réponse à toutes les situations susceptibles de se présenter. Il envisage donc la possibilité de situations exceptionnelles justifiant, le cas échéant, une réponse en contradiction avec ses principes de base. Ceci est un élément spécifique au bouddhisme, constitutif de sa singularité et susceptible d’interpeler bon nombre de nos concitoyens. Lorsque la situation le requiert, le bouddhisme en appelle à la responsabilité des personnes concernées pour trouver la réponse la plus adéquate, une responsabilité nécessairement éclairée par l’étude et la pratique qui doivent guider les pratiquants vers la vision et l’action justes. C’est cela, plutôt que le flou ou l’embarras face à l’absence d’une position ‘unique’, qui devrait être le message du bouddhisme dans le contexte des grands débats éthiques. De ce qui précède découle la conclusion que personne, ni aucune association, ne peut s’exprimer « au nom du bouddhisme ». Tout au plus une association coupole peut-elle publier un texte consensuel sur lequel chacun s’est mis d’accord. Mais le consensus lui-même, en éthique comme en politique, n’est pas nécessairement satisfaisant et peut comporter sa part d’aléas.

Zenkei Blanche Hartmann, enseignante zen américaine, rapporte cette phrase de son maître Suzuki Roshi (1904-1971) : « Je vous ai donné les préceptes pour vous aider à vivre votre vie ; mais il se peut qu’en sortant d’ici vous vous rendiez compte que vous devez les enfreindre tous afin d’agir de manière juste. »[1]

Michel Mokusho Deprèay

 

[1] citation tirée d’un numéro de 2005 de la revue américaine Bodhidharma ; traduction française : http://www.larbredeleveil.org/daishin/bulletin/spip.php?article373