«  Ma mère vient de mourir au terme d’une longue bataille contre un cancer. Au cours de ses dernières semaines à l’hôpital, les médecins ont proposé de lui donner de la morphine pour qu’elle souffre moins mais ils m’ont aussi prévenu qu’il serait nécessaire d’augmenter les doses petit à petit et que cela finirait par la tuer. C’était à moi de prendre la décision. Je les ai autorisés à lui administrer de la morphine.

J’aimerais savoir ce que les enseignements du Bouddha peuvent nous apporter à cet égard. S’agit-il d’un acte de compassion ou d’une transgression du vœu de ne pas tuer ? J’ai également rédigé mon propre testament de vie en demandant que si jamais j’étais dans un état végétatif ou en phase terminale d’une maladie incurable on n’ait pas recours à des moyens exceptionnels pour prolonger ma vie. J’ai aussi demandé à un ami proche de me prêter assistance en m’aidant à mourir si je me trouvais dans cette situation. Est-ce que ceci va de quelque façon à l’encontre des enseignements du Bouddha ? »

Narayan H. Liebenson[1] : Selon les enseignements du Bouddha, cinq conditions doivent être réunies pour que l’on puisse parler d’acte de tuer. 1 : il doit y avoir un être vivant. 2 : il doit exister la conscience qu’il y a un être vivant. 3 : il doit y avoir l’intention de tuer. 4 : il doit y avoir l’action de tuer. 5 : l’action de tuer doit entraîner la mort. Toutes ces conditions doivent être réunies pour que soit enfreint le précepte de ne pas tuer.

Si l’on applique ce qui précède au cas de votre mère, on voit qu’il n’y avait pas d’intention de tuer ni d’action de tuer et que votre mère n’est pas morte de votre fait. Elle est morte d’une maladie en phase terminale et votre seule intention était la compassion.

Ce qui pourrait aider, c’est de se souvenir que chaque précepte a deux pôles, un pôle positif et un pôle négatif. Le pôle négatif du premier précepte est le suivant : “J’adopte ce précepte pour m’empêcher de tuer des créatures vivantes”. Le pôle positif revient à dire : “Je fais vœu de pratiquer des actes de compassion”.

Garder présentes à l’esprit nos intentions nous aide à comprendre ce précepte. Sommes-nous guidés par un souci de compassion ou par des intentions malsaines telles que la peur, l’avidité, la colère ou l’impatience ? Dans la situation que vous décrivez, il est évident que votre seul souci était de soulager la souffrance de votre mère.

Il est important d’observer notre attitude vis à vis des préceptes. Il peut arriver que notre relation aux enseignements soit basée sur la peur plutôt que sur l’amour – nous pouvons avoir une crainte exagérée d’être punis au lieu d’utiliser les préceptes comme des outils nous permettant de devenir plus réfléchis et sensibles et d’améliorer les conséquences de nos actions sur autrui. Les préceptes ne sont pas des commandements, mais des conseils qui nous proposent d’apporter une autre réponse à la souffrance que celle qui consiste à simplement réagir à nos émotions négatives. Ils nous enseignent que chacun de nous, dans une situation donnée, devrait se demander honnêtement quelle action est la plus empreinte de sagesse et de compassion et agir alors de manière à diminuer la souffrance.

En ce qui concerne votre deuxième question, il me semble qu’on a davantage besoin de ces testaments de vie de nos jours, en raison de la médicalisation de la fin de vie. Ce qui était autrefois un processus naturel peut aujourd’hui rendre nécessaire le refus de procédures parfois extrêmement douloureuses qui n’ont pour but que de prolonger la vie sans espoir de guérison.

Appliquer les préceptes aux situations du monde moderne demande un examen et une réflexion approfondis. Votre dernière question à savoir le fait de demander à un ami de vous aider à mourir si vous êtes dans un état végétatif ou en phase terminale d’une maladie incurable est trop complexe pour répondre ici. Pour vous apporter une réponse sérieuse et approfondie, il me faudrait examiner personnellement avec vous, si votre intention est basée sur la peur et sur l’aversion ou sur la sagesse et la compassion. C’est là l’une des raisons de la nécessité d’entretiens avec un Maître ; apporter des réponses à la réalité de la vie et de la mort nécessite une recherche approfondie – il n’est pas simple de résoudre ces difficiles questions.

 

in : http://www.larbredeleveil.org/daishin/bulletin/spip.php?article373

http://archive.thebuddhadharma.com/issues/2005/winter/ask_the_teachers.html

[1] Narayan Helen Liebenson is a guiding teacher of IMS and the Cambridge Insight Meditation Center and a regular contributor to Buddhadharma magazine. Her training includes over 30 years in the Theravada tradition as well as in Chan with the late Master Sheng Yen. 

Listen to one of Narayan’s talks: Compassion given at IMS on August 23, 2007 – 45 minutes, 8 MB (Download, Stream)