« Certes, les historiens ont raison de souligner que … le bouddhisme … est parfois devenu un ensemble de dogmes à accepter tels quels. Mais le geste du Bouddha, refusant de se plier à aucune règle établie, quittant son royaume, décidé à regarder par lui-même la nature de la réalité, sans dépendre pour cela d’aucun dieu, offre un exemple puissant de cet idéal de liberté [laïc]. Il importe aujourd’hui de le revivifier dans le cadre de la laïcité assumée.

L’épreuve de la laïcité est une chance pour une spiritualité authentique. Certes souvent la laïcité apparaît comme un anticléricalisme. C’est que ce projet a dû, historiquement, pour s’imposer, se confronter à l’Église catholique qui s’y est, avec tant de virulence, opposée. Mais en lui-même, tel n’est pas son propos qui ne se conçoit pas  dans une opposition. Remarquons que ce qui est anti-… reste, comme le remarque Heidegger, « inextricablement prisonnier de ce contre quoi il entreprend le combat[1] ». La laïcité est une perspective qui peut s’analyser à partir d’elle-même. Il est possible de la comprendre comme un véritable état d’esprit et non un simple cadre visant à la coexistence pacifique de communautés diverses voire opposées. Elle est, dans cette perspective, une invitation à se détacher des corporatismes dogmatiques où l’appartenance à un groupe prime l’exigence de responsabilité et de liberté propre à chacun.

Le bouddhisme a beaucoup à gagner à radicaliser son engagement dans la laïcité, ce qui nécessite une mise en œuvre d’une perspective d’études critiques de son corpus et de ses pratiques. Les rencontres entre tenants de diverses traditions bouddhiques confrontant leurs discours, les analyses historiques déplaçant certaines problématiques, le repérage de la collusion du spirituel et de la politique, la confrontation à la philosophie, à l’art et à la psychologie tels qu’ils sont vécus aujourd’hui, peuvent y concourir.

Ce travail peut certes être engagé avec l’arrogance méprisante et stérile de ce que Charles Péguy nomme le Parti intellectuel, mais il peut aussi, dans son mouvement, libéré de croyances naïves, engager l’homme à répondre de son existence. Le bouddhisme qui s’étend aujourd’hui en Occident, promu par Shunryu Suzuki, Deshimaru et les maîtres zen qui leur ont succédé, le Dalaï-Lama, Thich Nhat Hanh ou Chögyam Trungpa, ne repose sur aucun élément de croyance ; il ne craint nulle remise en cause de certaines doctrines tardives, de conventions ou éléments de superstition. Il peut au contraire, de cette confrontation, recevoir un recentrement sur son sens originel, son ambition d’aider chacun à se libérer. »

Fabrice Midal, Quel bouddhisme pour l’Occident ?, Seuil, Paris 2006, p. 253-254


[1] Martin Heidegger, cité et traduit par François Fédier dans Regarder Voir, Paris, Archimbaud/Les Belles Lettres, 1995, p. 280

Les textes proposés sur le blog de Shikantaza expriment avant tout l’opinion de leurs auteurs. Les lecteurs sont invités à les examiner avec l’esprit de libre arbitre prôné par le Bouddha dans le Kalama Sutta.