« Le bouddhisme, on l’a dit, est avant tout une thérapeutique, une « doctrine-médecine » qui conduit à la délivrance, cessation de la souffrance. Cette cessation résulte de l’extinction de la « soif », c’est-à-dire du désir, provoquée par l’ignorance. En « voyant » les choses telles qu’elles sont (impermanentes, conditionnées, dépourvues de nature propre), on cesse de désirer et donc de souffrir. Ce « voir » n’est pas simplement théorique. Le « savoir » bouddhique ne s’obtient pas par une voie seulement intellectuelle, et ne s’atteint pas par des raisonnements. Sans exclure une forme de discrimination rationnelle, il demeure inséparable d’un travail sur le désir, d’un entraînement graduel et continu au détachement. La sapience (prajnâ) et l’activité intellectuelle qu’elle implique sont indissociables de la méditation et du recueillement (dhyâna), et leur ensemble est toujours subordonné à la guérison – le nirvâna.

Faire silence face aux interrogations angoissées et angoissantes constitue donc un geste cathartique. En s’abstenant de répondre, le Bouddha tend à ôter le questionnement. Ces demandes constituent  des obstacles sur le chemin du seul objectif qui importe : la délivrance, cessation de la souffrance. A la question la plus théorique se mêle toujours un attachement passionnel. C’est pourquoi, confronté à la liste-type, identique de texte en texte, de dix thèmes proprement spéculatifs – « métaphysiques », dans notre lexique – relatifs notamment au caractère fini ou infini du monde, à la nature mortelle ou immortelle de l’âme, le Bouddha, toujours, fait silence.

Sur le chemin vers le nirvâna, de telles préoccupations retardent, alourdissent, égarent dans l’inessentiel. Ce qu’on ne sait pas, il n’y a pas à se le demander. Le silence est bien, ici, un jeûne thérapeutique. En se taisant face à qui l’interroge pour savoir si le monde est fini ou infini, l’âme mortelle ou immortelle, etc., le médecin-Bouddha prescrit, par son mutisme, l’abstinence du tourment métaphysique.

Il ne faudrait cependant pas considérer ce silence comme un rejet dogmatique des systèmes spéculatifs. Il ne s’agit en aucune manière d’un refus de principe, d’un quelconque « anti-intellectualisme » sceptique – encore moins d’une condamnation morale du désir de savoir. Le bouddhisme est une médecine pragmatiste. Tout, répétons-le, y est subordonné à la cessation de la souffrance. Si l’exercice de la spéculation métaphysique y contribuait, il serait vivement recommandable. Il se trouve que cet exercice est inutile. Il n’est donc pas mauvais absolument (l’idée d’un mal absolu n’a rien de bouddhique), mais relativement.

C’est ce que confirme le texte, peu commenté, d’un sutta pâli[1], où le Bouddah drese l’inventaire des cas où il se tait et de ceux où il parle, en fonction d’une combinatoire mettant en jeu le vrai, l’agréable, et l’utile. Ce qui est faux, inutile et désagréable, il ne le dit pas. Pas plus que ce qui est vrai, agréable, mais inutile. Il parle, en revanche, au moment opportun, de ce qui est vrai et utile, que cela soit agréable ou désagréable à entendre pour son auditeur. L’important n’est pas ici que le vrai l’emporte sur l’agrément – ce qui est socratique -, mais que l’utile l’emporte même sur le vrai – ce qui est bouddhique, et signe une attitude pragmatique.

Roger-Pol Droit, Le silence du Bouddha et autres questions indiennes, Hermann, Paris 2010, p. 29-31


[1] Abhayarâjakumarâsutta, Majjhima-Nikâya n° 58. Pali Text Society, London, I, pp.392-396 (Trad. I.B. Horner, Pâli Text Society, London, 1975, pp.60-64).

Les textes proposés sur le blog de Shikantaza expriment avant tout l’opinion de leurs auteurs. Les lecteurs sont invités à les examiner avec l’esprit de libre arbitre prôné par le Bouddha dans le Kalama Sutta.