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« Mon maître, Shunryu Suzuki, aimait raconter à quel point Dōgen, le maître Zen japonais du XIIIè s., aimait les fleurs de prunier. Il avait l’habitude d’observer leur éclosion au début du printemps. Il les regardait souvent, admirant leur beauté. Une personne ordinaire pourrait regarder la fleur de prunier avec « avidité et aversion » – avidité, attachement à la beauté de la fleur, aversion pour sa disparition imminente. Dōgen pratiquait le non-attachement, disait Suzuki Roshi – une attitude sans idées préconçues.

« Le détachement[1] », poursuivait Suzuki Roshi, « c’est [considérer] les gens de la même manière [que] la fleur de prunier : si vous voulez apprécier la fleur – ou l’être vivant – vous ne pouvez pas être égoïste. Au contraire, votre esprit devrait être comme libéré du ‘petit moi’.

On me demande souvent : « Qu’est-ce que c’est que cette histoire de détachement dans le bouddhisme ? Cela me semble incroyablement froid et dur ! » En fait, explique Suzuki Roshi, le détachement dans le bouddhisme signifie exactement le contraire de froid et dur. La fleur de prunier au printemps s’ouvre lentement, régulièrement, mais, au même moment, elle est déjà en train de mourir. Pour apprécier pleinement la fleur de prunier – pour l’aimer – nous devons abandonner notre envie de beauté ou de persistance de la fleur – ces deux envies n’étant que l’expression de nos propres désirs, de nos propres vues. Il nous faut apprécier la fleur telle qu’elle est véritablement. Dans ce cas, le détachement c’est l’amour vrai – l’amour, comme le dit Vimalakirti, qui a éliminé l’attachement et l’aversion. Nous voyons la fleur de prunier, et des larmes coulent de nos yeux : elle est merveilleuse, et elle est en train de mourir. Nous sommes parfaitement en harmonie avec cela. »

Lewis Richmond, The Great Love, in The Best Buddhist Writing 2005, p. 193

[1] Pour des raisons évidentes, on préfère utiliser en français le terme non-attachement.

« (…) L’amour ou l’authentique souci de l’autre n’est-il pas toujours une forme d’attachement ? Si le but véritable du bouddhisme est la fin de tous les attachements, ne faut-il pas en fin de compte viser à abandonner tout geste d’amour ? Nous rencontrons ici une autre erreur très répandue concernant l’éthique bouddhique – une erreur qui cependant nous amène à ce que nous pourrions considérer comme le cœur de la spiritualité bouddhique, à savoir, la pratique conjointe de l’amour et du non-attachement.

Un certain nombre de passages du canon Pali semblent à première vue confirmer l’incompatibilité de l’amour et du détachement. Il y a par exemple l’exclamation du Bouddha face au père pleurant le décès de son fils unique : ‘C’est ainsi, maître de maison, les êtres chers sont source et cause de chagrin, de lamentations, de souffrances physiques et morales et de désespoir’ (MN 87) ou, en une occasion similaire, ces propos : ‘Ceux qui abandonnent tout ce qui est cher … déterre la racine du chagrin (Udana 2.7). Quant au sage, il est déclaré libre de toute forme d’avidité ou de rejet (…), etc. Par contre, l’amour bienveillant (maitri, P. : metta) est souvent considéré comme ‘libérant l’esprit’ (P. : cettovimutti) et ceci renvoie clairement à la libération de l’attachement. Un chant de louange à l’amour bienveillant dit : Pour celui qui, présent en esprit, développe / La bienveillance sans limitation, / Les corruptions de l’esprit s’estompent, / Et l’attachement au devenir disparaît. (Iti 27, Mettābhā-vanā Sutta)

Le bouddhisme fait la distinction entre des formes d’amour qui ne sont rien d’autre que des variantes d’attachement et un amour qui à la fois dépasse l’attachement et est parfaitement compatible avec le non-attachement total. Si les adeptes du bouddhisme ancien n’en avaient pas été complètement convaincus, ils n’auraient pas été capables de présenter le Bouddha comme un être ayant abandonné toute forme d’attachement tout en pratiquant de manière parfaite l’amour bienveillant et la compassion !

La distinction entre des formes d’amour avec et sans attachement repose apparemment sur deux critères essentiels. Le véritable amour bienveillant, sans attachement, sera 1) désintéressé, autrement dit motivé par l’intérêt de l’autre et pas le sien propre, et, 2) non-discriminant, c’est-à-dire s’adressant de la même manière à l’ami et à l’ennemi. Tant que l’amour reste discriminant, tant que nous aimons celui-ci / celle-ci et détestons celui-là / celle-là, il y a attachement : l’un est aimé en raison des avantages que nous en retirons, l’autre est rejeté pour le motif opposé – de sorte qu’il y a attachement à la fois sur le mode positif et le mode négatif. Mais même cet amour qui distingue, qui discrimine peut avoir un effet libératoire, si et dans la mesure où s’y mêle un authentique élément de sollicitude désintéressée. La deuxième strophe du texte cité ci-dessus dit : Si, avec un esprit pur, / Il embrasse de pensées d’amour bienveillant / Ne fût-ce qu’un seul être – / Il en retirera du mérite.

L’idéal reste toutefois de cultiver ‘un esprit de compassion vis-à-vis de tous les êtres vivants’. C’est ce que dit également (…) le Metta-Sutta (Sn 143-152) :

Comme une mère, Au péril de sa vie, Protège son enfant, Son unique enfant, Ainsi doit-on ouvrir son cœur à l’infini à tous les êtres vivants, Rayonner la bienveillance envers le monde entier : Ouvrir son cœur dans toutes les directions – En haut, en bas et tout autour, sans limites – Libre de toute haine et de toute aversion. (Traduction Jeanne Schut)

Ici, les deux critères de l’amour sans attachement sont présents : il devrait être aussi désintéressé que l’amour d’une mère qui donnerait sa vie pour son enfant, et il devrait s’adresser indistinctement à tous les êtres. Il n’est pas rare que les écritures bouddhiques soulignent la valeur du sacrifice de sa propre vie par  amour pour les autres. Les Jataka, ces récits de vies antérieures du Bouddha relatent que le ‘Bodhisattva’, à savoir la personne qui est en route pour devenir un Bouddha, a sacrifié sa vie plusieurs fois et développé ainsi une compassion et un amour désintéressés (p.ex. Jat 12, 316, 407). Sacrifier sa propre vie est considéré comme le sommet de la vertu du ‘don’ (dana – cf. BCV 7:25).

Mais ce n’est pas tout : non seulement, il y a une forme d’amour parfaitement compatible avec le non-attachement, mais de plus, l’amour et le détachement ont besoin l’un de l’autre et s’influencent mutuellement de manière cruciale. Ils sont davantage que simplement compatibles, ils sont complémentaires. »

Perry Schmidt-Leukel, Understanding Buddhism, Edinburgh 2006. Tr. Mokusho

Vous avez dit « non-attachement »?

Un commentaire d’Eric rommeluère, qui inaugurera le 15 octobre 2011 les « Rencontres de Mariemont », un cycle de conférences sur le bouddhisme auquel participeront en 2012 Stephen Batchelor (12 mai), Philippe Cornu et Yvan Beck (20 octobre).

Source: « J’ai deux kôans à vous dire », le blog d’Eric Rommeluère. Visitez aussi le site de son association, « Un zen occidental ».

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