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« Le bouddhisme n’est pas une religion qui se prête bien aux croisades idéologiques. À quelques exceptions près, comme dans le Japon de la deuxième guerre mondiale, le Bouddhisme a rarement été instrumentalisé à des fins guerrières. À l’époque, une interprétation éhontée du concept de vacuité avait servi à justifier, sur le plan idéologique, la folie guerrière et les attentats-suicides. Quelques maîtres zen japonais argumentaient : « Si tout n’est qu’illusion, personne n’est tué en temps de guerre ! ». C’est absurde. En effet, l’expression « non-soi » ne signifie pas que nous n’existons pas. Chaque feuille d’un arbre est unique. Son existence personnelle est unique. Cette feuille est tout à fait différente des autres. La vacuité signifie seulement que la feuille ne peut exister par elle-même, complètement coupée du reste du monde. Bien au contraire : elle dépend profondément de toutes les autres choses, qui l’interpénètrent à différents niveaux. Ici, nous transcendons les frontières du temps et de l’espace. Ici a lieu ce que les Chrétiens décriraient peut-être comme une expérience mystique. Nous pouvons nous servir d’un moi illusoire, mais si nous voulons le conserver ou le défendre, fût-ce par la violence, nous créons de la souffrance – pour nous-mêmes et pour les autres. Cela se fait aux dépens de la nature ou d’autres personnes – ce qui revient à la même chose. »

 

Marcel Geisser, Die Buddhas der Zukunft, Kösel, München, 2003, p. 41

Il n’y a qu’une vue fausse : la conviction

que ma vision est la seule correcte.

Nagarjuna

« D’un point de vue bouddhiste, c’est la force de l’identification, la force de l’illusion d’un moi qui est à l’œuvre dans le fanatisme. Un nourrisson n’a aucune notion d’un moi, et ce, en dépit du fait qu’il est, d’emblée, un individu à part entière. Ce n’est qu’en grandissant que les êtres humains construisent progressivement l’idée d’un moi. Cette idée repose sur notre capacité à nous percevoir et à percevoir le monde et à réfléchir à ces perceptions. Le Bouddha compare cela aux éléments qui constituent une maison. Pour construire une maison, il faut des fondations, des murs, des portes, des fenêtres et un toit. De même, nous construisons une maison que nous appelons « moi ». Nous nous identifions à notre corps, à notre apparence, à notre sexe, à nos origines, à nos pensées, à nos sentiments, à nos convictions. Nous sommes persuadés que, sans identification à ces caractéristiques, nous ne serions pas ceux que nous sommes. Il est hallucinant de voir comment ce moi fait feu de tout bois pour se renforcer constamment dans la conviction d’un moi permanent et immuable. Ce qui ne veut absolument pas dire que chaque être ne soit pas un individu à part entière ! Ce n’est aucunement de notre personnalité qu’il est question ici. Chacun de nous est unique – c’est indéniable – et il n’en serait pas autrement si nous étions clonés. Même deux clones ne sont pas parfaitement identiques, parce qu’ils vivent dans deux espaces-temps légèrement différents.

Ce n’est pas le caractère unique des individus qui est source de souffrance, mais c’est le fait que nous nous cramponnions à l’idée d’un moi fixe, immuable, et l’égocentrisme qui en découle. Certains en tirent la conclusion qu’il faut détruire, ou à tout le moins déconstruire, ce moi et toute personnalité. Mais nous n’avons pas besoin d’en arriver là. Il suffit de voir cette illusion pour ce qu’elle est : une sorte de bulle de savon dans laquelle se reflète le monde sous les apparences de la réalité. Une fois bien établie, cette illusion du moi tend à gonfler, se présentant comme une entité réelle, bien distincte, avec une substance propre. Elle commence à se protéger contre les attaques, à se défendre. Pour cela, elle se sert de tout ce dont elle peut se saisir : la religion, la politique, les théories sociales, l’art ou les représentations esthétiques. Elle se définit par l’attraction ou par l’identification : « Je suis cela, cela m’appartient. » Ou elle se renforce par le rejet : « Je n’ai rien à voir avec cela, je suis totalement différent. » Non seulement nous sommes convaincus d’avoir raison, mais nous ressentons toute autre position comme une attaque et une menace. »

 

Marcel Geisser, Die Buddhas der Zukunft, Kösel, München, 2003, pp. 27-28

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