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L’une des choses les plus pénibles pour moi personnellement, concernant la pandémie du Coronavirus, a été le sentiment que « les choses ne devraient pas se passer ainsi ». Mais en réalité, les choses sont et ont toujours été ainsi. Bien que la souffrance causée par le COVID-19 ait pris une teinte contemporaine (inégalités sociales, course au profit, etc.), la souffrance causée par la maladie et la mort n’est pas nouvelle en soi

Il y a une autre parabole bouddhiste que je voudrais partager. La légende raconte qu’une femme vint un jour trouver le Bouddha après avoir perdu son bébé tué par la maladie. Folle de chagrin, elle lui demanda un remède pour ramener son fils à la vie. Le Bouddha lui répondit qu’il lui donnerait ce remède si elle lui ramenait un grain de moutarde blanche provenant d’une famille qui n’avait jamais été touchée par la perte d’un être cher. La femme alla de porte en porte, en vain. Bien sûr, elle revint bredouille. Mais elle réalisa que la mort touchait tout le monde. Réalisant l’universalité du chagrin et de la mort, sa souffrance s’atténua.

Cette histoire nous montre que le sentiment que « les choses ne devraient pas être ainsi » est une douleur supplémentaire et inutile qui s’ajoute à notre souffrance inévitable. Nous ne pouvons pas éviter la vieillesse, la maladie et la mort, mais nous pouvons écarter l’idée inutile selon laquelle les choses devraient être autrement, et la douleur psychique qu’elle nous cause.

Reconnaître l’interdépendance

Un autre élément important, bien qu’il ne soit pas l’apanage des traditions bouddhistes, est la conscience claire de l’interconnectivité. Rien ne met autant en lumière notre interconnectivité qu’une pandémie mondiale. Les êtres humains dépendent les uns des autres pour leur survie, et nous avons également un impact les uns sur les autres, à petite et grande échelle.

Prenez, par exemple, le conseil de se laver les mains pour éviter la propagation du COVID-19. À première vue, se laver les mains, c’est prendre soin de soi : se laver les mains fréquemment, c’est se protéger personnellement contre la transmission du virus. Mais c’est aussi prendre soin des autres. Nous contribuons à protéger les autres lorsque nous prenons soin de nous-mêmes.

Il en va de même pour la recommandation de rester à la maison si on est malade. Bien que pouvoir s’absenter du travail soit un privilège pour certains, il est extrêmement important de prendre soin des autres en empêchant la propagation de la maladie. Dans ces pratiques d’hygiène simples, l’idée que nous nous faisons de « moi » et « des autres » commence à s’effriter.

Où est-ce que « je » s’arrête et où est-ce que « vous » commence ? Nous respirons le même air. Ma survie et mon bonheur dépendent des vôtres. Comme le souligne le Dalaï Lama, « l’interdépendance est une loi fondamentale de la nature. Même les plus petits insectes survivent grâce à une coopération mutuelle basée sur la compréhension innée de leur interdépendance. C’est parce que notre propre existence humaine dépend fondamentalement de l’aide des autres que nous avons ce besoin vital d’amour. C’est pourquoi nous devons cultiver un véritable sens des responsabilités et un souci sincère du bien-être d’autrui ».

Convertir la peur en action

Sans vouloir dramatiser, je pense qu’il est important d’envisager un futur dans lequel les réponses des gouvernants à l’épidémie du COVID-19 seront insuffisantes et nos systèmes de santé dépassés. Dans ces circonstances, la réponse de la communauté deviendra cruciale. Mais je ne pense pas pour autant qu’il faille désespérer. Les êtres humains savent très bien prendre soin les uns des autres, surtout en cas de catastrophe naturelle.

Dans son livre Tribe : On Homecoming and Belonging, Sebastian Junger montre comment la santé mentale s’améliore en temps de guerre et de catastrophe. Selon lui, cela s’explique par le fait que nous avons perdu le contact avec notre propension naturelle à former des communautés (c’est-à-dire à rejoindre des « tribus »), et que les catastrophes nous demandent précisément de nous organiser en communautés. Pendant la Seconde Guerre mondiale, écrit-il, les services psychiatriques étaient « étrangement vides » et les suicides ont diminué. Malgré les horreurs de la guerre, la résilience sociale s’est accrue, car les gens dépendaient davantage les uns des autres.

Intrigué par la résilience des citoyens pendant le blitz de Londres, un spécialiste de ces questions, Charles Fritz, a mené des recherches sur la réaction des communautés face aux catastrophes. Selon Junger, Fritz a été « incapable de trouver un seul cas où des communautés qui avaient été frappées par des événements catastrophiques ont sombré dans une panique durable, et encore moins dans l’anarchie ». Il a plutôt constaté que les liens sociaux se renforçaient lors des catastrophes et que les gens consacraient massivement leur énergie au bien de la communauté plutôt qu’à leur propre bien… Les catastrophes, a-t-il suggéré, créent une  » communauté de victimes » qui permet aux individus de se sentir un lien profondément rassurant avec les autres ».

Les mois à venir apporteront sans aucun doute leur lot de douleur, de souffrance et de peur. Je voudrais vraiment que vous compreniez que « les choses ne devraient pas être autrement ». Tout cela est inhérent à l’existence humaine. C’est beau et traumatisant à la fois, et c’est la vie. Je vous invite à vous ouvrir à votre environnement et à votre entourage. Ce peut être le moment de faire la connaissance de vos voisins, de vous soucier des plus vulnérables, de partager vos ressources et de créer du lien.

Si nous pouvons transformer notre souffrance et notre peur individuelles en compassion pour les autres, nous souffrirons moins. Parce que vous et moi ne sommes pas séparés. À mesure que le COVID-19 se propagera, la peur, le chagrin seront peut-être inévitables, et donc le lien et l’attention d’autant plus indispensables. Nous sommes faits de toutes ces choses.

D’après Gesshin Claire Greenwood.

https://tricycle.org/trikedaily/coronavirus-meditations/#radhuleweininger

 

Gesshin Claire Greenwood est un prêtre zen sōtō. Elle termine actuellement une maîtrise en psychologie de l’orientation.

« Le mot interdépendance est une traduction du mot sanskrit pratitya samutpada qui signifie ‘être par co-émergence’ et peut s’interpréter de deux façons complémentaires : ‘Ceci surgit parce que cela est’, ce qui revient à dire que rien n’existe en soi, et ‘ceci, ayant été produit, produit cela’, ce qui signifie que rien ne peut-être sa propre cause. Lorsqu’on dit qu’un phénomène ‘surgit en dépendance de…’, on élimine ainsi les deux extrêmes conceptuels que sont le nihilisme et le réalisme matérialiste. En effet, puisque les phénomènes surgissent, ils ne sont pas non existants, et puisqu’ils surgissent ‘en dépendance’, ils ne recouvrent pas une réalité douée d’existence autonome. Il faut donc comprendre que la production en interdépendance n’implique aucun des extrêmes que désignent les mots éternité, néant, venue au monde, disparition, existence et inexistence de quelque chose qui existerait en soi.

Une chose ne peut surgir que si elle est reliée, conditionné et conditionnante, co-présente et co-opérante, et en transformation continuelle. L’interdépendance est intimement liée à l’impermanence des phénomènes et fournit un modèle de transformation qui n’implique pas l’intervention d’une entité organisatrice[1]. Une rivière ne peut pas être faite d’une seule goutte, une charpente d’une seule poutre. Tout dépend d’une infinité d’autres éléments. C’est aussi le sens du mot ‘tantra’, qui indique une notion de continuité et ‘le fait que tout soit lié en un ensemble, tel que rien ne puisse venir séparément[2]’. En bref, il est impossible qu’une chose existe ou naisse par elle-même. Pour ce faire, elle devrait surgir du néant, mais, comme disent les textes : ‘Un milliard de causes ne pourraient faire exister ce qui n’existe pas’[3]. Le néant ne sera jamais le substrat de quoi que ce soit. »

  1. Ricard, Trinh Xuan Thuan, L’infini dans la paume de la main, Nil, 2000, pp. 91s.

[1] http://www.demotivateur.fr/article-buzz/quand-ils-ont-amen-s-ces-loups-dans-le-parc-ils-n-auraient-jamais-imagin-tout-ce-qui-se-produirait-ensuite–1439

[2] Fabrice Midal, Les mythes et dieux tibétains, Le Seuil, 2000

[3] Shantideva, La marche vers l’Éveil, Padmakara, ch. 9, verset 146. Nouvelle version 2007, p.189 : ‘Même par centaines de millions, Les causes ne peuvent pas modifier ce qui n’existe pas.

C’est pourquoi, dans le vide, il n’y a (…)

ni souffrance, ni origine, ni extinction, ni chemin.

Le Sûtra du Cœur de la Prajnâ Pâramitâ

Le Sûtra du Cœur semble nier non seulement les quatre nobles vérités mais aussi d’autres « fondamentaux » du bouddhisme tels les cinq agrégats ou (les douze liens de) la coproduction conditionnée. Le Sûtra du Cœur, un texte iconoclaste ? Ce serait négliger l’importance de ces trois mots : « dans le vide ».

Dans le chapitre (de son ouvrage référencé en bas de page) intitulé « Ni plein ni vide », Thich Nhat Hanh évoque au passage le Soutra du Cœur et montre comment toutes les « négations » qui le caractérisent ajoutent en réalité, sans les rejeter, un éclairage mahayaniste sur ces enseignements du bouddhisme ancien. Pour une meilleure compréhension de l’extrait ci-dessous, il est vivement conseillé de lire le chapitre entier. Dans une captation d’un enseignement donné en français au Villages des Pruniers (http://www.youtube.com/watch?v=JTcshMaQ6wI), Thich Nhat Hahn nous livre un commentaire remarquable de la phrase en exergue de cette rubrique des « Florilèges ».

[Le Bouddha explique aux moines la notion d’interdépendance en prenant l’exemple d’un bol.]

« Bhikkhus, ce bol ne peut pas exister indépendamment. Il est ici à cause de toutes les choses que nous considérons comme n’étant pas lui : la terre, l’eau, le feu, l’air, le potier, et ainsi de suite. C’est la même chose pour tous les dharmas. Tout dharma existe à cause de sa relation d’interdépendance avec tous les autres dharmas. Tous les dharmas existent grâce aux principes d’interpénétration et d’inter-être.

« Bhikkhus, regardez profondément ce bol, et vous y verrez l’univers tout entier qu’il contient dans son intégralité. Il n’y a qu’une chose dont le bol soit vide, un soi individuel et séparé. Un soi individuel et séparé serait un soi existant par lui-même, indépendant de tous les autres éléments. Aucun dharma ne peut exister indépendamment des autres ni posséder un soi essentiel et séparé. Ceci est le sens de la vacuité. « Vide » veut dire « vide d’un soi séparé ».

« Bhikkhus, les cinq agrégats sont les constituants de base d’une personne. La forme ne contient pas de soi car elle ne peut exister indépendamment. A l’intérieur de la forme, il y a des sentiments, des perceptions, des formations mentales et de la conscience. Il en est de même pour les sentiments. Les sentiments n’ont pas de soi car ils n’existent pas indépendamment. A l’intérieur des sentiments, on trouve la forme, les perceptions, les formations mentales et la conscience. Pareillement, aucun des trois autres agrégats n’est doté d’une identité séparée. Les cinq agrégats dépendent les uns des autres pour leur existence, donc, ils sont tous vides.

« Bhikkhus, les six organes, les six objets et les six consciences sensoriels sont également vides. Chaque organe, chaque objet, et chaque conscience sensoriels dépendent de tous les autres organes, objets et consciences sensoriels pour leur existence. Aucun organe sensoriel, aucun objet sensoriel, ni aucune conscience sensorielle ne possède une nature séparée et indépendante.

« Bhikkhus, je vais vous le répétez encore afin que vous le mémorisiez plus facilement. Ceci est donc cela est. Tous les dharmas dépendent les uns des autres pour leur existence. En conséquence, tous sont vides. Vide, ici, veut dire « vide d’un soi séparé et indépendant ».

Thich Nhat Hanh, Sur les traces de Siddharta, Paris, Pocket, 1998, p. 379-380

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