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« Avant de clôturer cette partie de l’exposé [sur l’éthique], je voudrais consacrer quelques instants au principe d’epikeia, le choix entre le moindre de deux maux. L’éthique bouddhique reconnaît-elle un tel principe, ou les règles morales sont-elles considérées comme des lois inviolables, sans concessions possibles ? Alors qu’il y a une tendance à privilégier cette dernière attitude, le bouddhisme affirme également qu’en ce qui concerne les conséquences karmiques de nos actes, la motivation d’un acte est plus importante que l’acte lui-même. C’est pourquoi le bouddhisme tend à accepter que dans certaines situations, une intention morale juste permet, voire exige, une action violant certaines règles morales. Particulièrement dans le cadre de la gouvernance de l’État en conformité avec l’éthique bouddhique, il fut nécessaire d’aborder des questions telles que la légitimité de peines infligées aux personnes malfaisantes (leur causant par là même de la souffrance) ou la défense du pays nécessitant de tuer des êtres vivants. Même le Milanda Panha, l’un des plus anciens traités bouddhiques, affirme que des actes ne peuvent être moralement mauvais s’ils sont accomplis avec une intention bienveillante au bénéfice d’autrui – même s’ils impliquent des actes qui créent de la douleur, comme par exemple dans le cas d’un traitement médical douloureux mais nécessaire (Mph 4:1:33). Cette insistance sur la prééminence de l’intention bonne a des répercussions très larges sur l’éthique sociale et politique. Nous y reviendrons. Voyons dans l’immédiat ce que dit le bouddhisme de l’intention juste et comment celle-ci peut être développée. »

 

Perry Schmidt-Leukel, Understanding Buddhism, Dunedin Academic Press, Edinburgh, 2006, p. …

Traduction Mokusho

« Aime ton ennemi »

« Dans toutes les grandes religions, l’éthique de la compassion est un magnifique chemin de développement spirituel : le croyant laisse de côté l’égocentrisme et approfondit son enracinement dans une vie plus compatissante. Ce processus est présent dans tous les enseignements – parfois plus explicitement ici que là. Par exemple, quand quelqu’un vous fait du mal, il y a l’étape initiale où l’on ne rend pas coup pour coup. C’est l’éthique de la retenue. La deuxième étape, c’est quand on pardonne pleinement cet acte à notre encontre. Et au-delà du pardon, il y a la possibilité d’une compassion ou d’un amour actif pour l’agresseur.

Ce principe est magnifiquement illustré dans cette autre parole célèbre de Jésus :

Il a été dit : œil pour œil, dent pour dent. Mais moi je vous dis de ne pas résister au méchant. Si quelqu’un te frappe sur la joue droite, présente-lui l’autre aussi. Si quelqu’un veut te citer en justice pour avoir ta tunique, abandonne-lui aussi ton manteau. Si quelqu’un veut te contraindre à faire un mille avec lui, fais-en deux. Donne à qui te demande, et n’esquive pas celui qui veut t’emprunter.

Il a été dit : Tu aimeras ton prochain, et tu pourras haïr ton ennemi. Mais moi je vous dis : Aimez vos ennemis [faites du bien à ceux qui vous haïssent], priez pour ceux qui vous [maltraitent et vous] persécutent. (Matthieu, 5:38-44)

Quand je pense à ce passage des Évangiles, je me souviens d’une rencontre avec mon cher collègue Lopön-la, moine au monastère Namgyal dans le palais Potala. Après la chute du Tibet en 1959, Lopön-la fut emprisonné par la Chine pendant dix-huit ans. Mais il put finalement émigrer en Inde en 1980. Comme nous nous étions connus au Tibet, nous nous retrouvions parfois autour d’un thé pour discuter. Il me raconta qu’en deux ou trois occasions, il s’était vraiment senti en danger. En danger de mort, pensai-je, et je lui demandai : « Quelle sorte de danger ? » Il me répondit : « Celui de perdre ma compassion envers les Chinois. » Quand j’entendis cette réponse, je m’inclinai simplement. Il n’est pas étonnant que certains Tibétains se soient mis en colère contre les communistes chinois qui les ont privés de leur pays, de leur liberté, de leur joie de vivre et de leur pratique spirituelle traditionnelle. Moi-même, j’ai ressenti de la colère en entendant toutes ces terribles histoires d’abus et de tragédie dont ont souffert les Tibétains en fuite dans l’Himalaya. Mais le chemin de la perfection spirituelle n’est pas celui-là… et réagir ainsi ne fait que perpétuer le cycle des souffrances, comme le bouddhisme pourrait le dire. L’histoire de Lopön-la, que j’adore raconter, est un témoignage extraordinaire : il nous enseigne qu’il est possible de vivre selon l’éthique de la compassion, même dans les circonstances les plus pénibles. »

Le Dalaï-Lama, Islam, Christianisme, Judaïsme… Vers la Fraternité des religions,  Éditions J’ai lu, 2011, pp. 144-146 / Traduction de l’anglais (USA) : Julien Thèves

L’éthique de la compassion

« Les grandes religions enseignent une éthique qui dépasse la réciprocité limitée de la Règle d’Or pour atteindre à la compassion universelle. Au-delà d’une éthique située dans un cadre uniquement interpersonnel – je ne fais pas à l’autre ce que je ne voudrais pas qu’il me fît -, les religions situent l’éthique dans un contexte plus large qui transcende les frontières de l’ego. Dans la Règle d’Or, on parle de ‘ferment de compassion’ pour pouvoir prendre en compte l’autre. Mais dans l’éthique de compassion, on doit aller au-delà et atteindre un niveau de désintéressement authentique – pour pouvoir développer une âme bonne. Je pense souvent à ma mère comme à mon premier professeur de compassion. Elle était une simple paysanne de village non éduquée. Mais elle avait si bon cœur – et sa bonté était inconditionnelle. C’est dans l’amour avec lequel elle m’a élevé que je puise ma compassion envers autrui. Ce premier niveau d’affection est naturel aux êtres humains, il est même imputable à notre biologie. Mais c’est sur cette réalité que le religieux construit, et développe.

(…)

 

[Un pharisien demande à Jésus :] « Maître, quel est, dans la loi, le plus grand commandement ?’ Jésus répondit : ‘Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit (Deut. 6:5). C’est là le grand, le premier commandement. Et voici le second, qui lui est semblable : Tu aimeras ton prochain comme toi-même (Lév. 19:18). À ces deux commandements se réduisent toute la Loi et les Prophètes. » (Matthieu, 22:37-40)

 

Pour moi, la beauté de cet enseignement, c’est l’extraordinaire simplicité avec laquelle Jésus résume l’essence de l’éthique spirituelle. Dans une tradition théiste, le cœur de la pratique spirituelle, c’est d’aimer et d’imiter le Créateur. Cet amour de Dieu est illustré dans le second commandement : « Aime ton prochain comme toi-même. » Je pense souvent que dans l’exhortation judéo-chrétienne à aimer son prochain comme soi-même, Jésus suggère effectivement que le vrai test de l’amour de Dieu réside dans notre capacité à aimer les autres humains.

 

Dans le sutra bouddhiste sur la bonté aimante, le Bouddha dit :

 

Ainsi qu’une mère au péril de sa vie

Surveille et protège son unique enfant,

Ainsi, avec un esprit sans entrave

Doit-on chérir toute chose vivante,

Aimer le monde en son entier.

Au-dessus, au-dessous et tout autour,

Sans limitation, ni haine ni hostilité

Étant debout ou marchant,

Étant assis ou couché, Tant que l’on est éveillé,

On doit cultiver cette pleine conscience.

(Metta Sutta, in Sutta Nipata1 :8)

 

Le lien d’affection le plus naturel entre êtres humains, l’amour de la mère pour son enfant, est ici érigé en modèle : c’est le degré de compassion idéal avec lequel le pratiquant est encouragé à approcher tout être. »

 

Le Dalaï-Lama, Islam, Christianisme, Judaïsme… Vers la Fraternité des religions,

Éditions J’ai lu, 2011, pp. 139-142 / Traduction de l’anglais (USA) : Julien Thèves

Éthique religieuse élémentaire

« Toutes les religions du monde préconisent de cultiver bonté et compassion. En ce qui concerne la vie de tous les jours, elles recommandent de se garder des mauvaises actions. Que ce soit dans le secret de son cœur ou dans l’action quotidienne en relation aux autres, l’enseignement essentiel est à chaque fois la compassion.

Je me suis rendu compte qu’il a trois étapes principales dans les enseignements éthiques des grandes religions.

1) L’éthique de la retenue : c’est le niveau de base ; il faut se retenir des mauvaises actions, envers soi comme envers les autres.

2) L’éthique de la compassion : il faut cultiver l’empathie et avoir du respect pour l’autre, exprimer amour et compassion.

3) Le pur altruisme : c’est le service désintéressé ou abnégation, sans attente du moindre retour ou bénéfice.

 

L’éthique de la retenue est largement partagée par toutes les grandes religions. Elle  constitue un cadre général de moralité qui incite à la retenue, à réfréner ses élans négatifs, cupidité ou aversion par exemple. Dans le judaïsme, les Dix Commandements prohibent notamment : le meurtre, l’adultère, le vol, le faux témoignage, la convoitise – tous appartiennent à l’éthique de la retenue. Le christianisme, qui approuve aussi les Dix Commandements, évoque ‘sept péchés capitaux’ que sont la luxure, la gourmandise, l’avarice, la paresse, la colère, l’envie et l’orgueil.

De même, en plus des Dix Commandements, l’islam parle de soixante-dix péchés capitaux majeurs, tels que le meurtre, l’adultère et ainsi de suite. Dans l’hindouisme et le jaïnisme, tout comme dans le bouddhisme, la notion de karma négatif entache l’âme ou l’esprit d’une personne : celle-ci se fourvoie et se réincarne perpétuellement, sans jamais pouvoir atteindre l’illumination.

Dans ma propre foi, l’éthique élémentaire bouddhiste évoque ‘dix actions malsaines’ dont il faut se garder : trois actions physiques (meurtre, vol et inconduite sexuelle), quatre actions verbales (mensonge, calomnie, agression verbale et paroles oiseuses) et les trois actions mentales (convoitise, animosité et fausseté de vues). Ensemble, ces dix actions sont considérées comme appartenant à la famille des actions physiques, verbales et mentales malsaines issues des ‘Trois Poisons de l’esprit’ : avidité, colère, ignorance.

En regardant bien, on s’aperçoit qu’il existe une Règle d’Or sous-tendant ces enseignements éthiques – et particulièrement les impératifs de retenue. Voici l’idée : une personne doit se comporter comme elle voudrait qu’autrui se comporte avec elle. On doit se garder des actions dont on ne voudrait pas qu’autrui use envers nous. »

 

Le Dalaï-Lama, Islam, Christianisme, Judaïsme… Vers la Fraternité des religions,

Editions J’ai lu, 2011, pp. 136-138 / Traduction de l’anglais (USA) : Julien Thèves

« L’une des joies de mon voyage sur les chemins spirituels d’autres religions, c’est de pouvoir ouvrir mon cœur et d’entendre la voie, claire et directe, exprimée par d’autres traditions : les grandes religions exhortent leurs fidèles à ouvrir leurs cœurs et à laisser la compassion fleurir ; tel est le message fondamental pour une vie éthique. Ensemble et en toute amitié, les fidèles des grandes traditions religieuses marchent du même pas sur le chemin d’une vie bonne et pleine de compassion.

Qui ne serait ému par ces mots, issus des écritures les plus sacrées : Heureux ceux qui ont faim et soif de justice, car ils seront rassasiés ! Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde ! Heureux sont ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu ! Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu ! (Mathieu, Béatitudes, 5 :6-9)

[Le Dalaï-Lama cite ici également des extraits des écritures islamiques et bouddhistes.]

Lors de services interconfessionnels, j’ai souvent entendu ces versets magnifiques des Béatitudes. Mais le jour où je dus les commenter, lors du séminaire John Main à Londres, je m’immergeai pour la première fois dans leur magnifique spiritualité. Chacun de nous aimerait trouver le bonheur en étant béni de cette façon, en étant plein de bonté et en se conduisant toujours pour le bien d’autrui, en réduisant même en poussière les roues de la souffrance ! C’est l’une des gloires des grandes religions : leur message suprême nous appelle à faire montre de compassion afin que de tels hauts faits spirituels soient accomplis. Les grandes religions ont le pouvoir de transporter nos cœurs et de hisser nos esprits à un niveau élevé de joie et de compréhension, au travers de leurs enseignements partagés de compassion.

C’est ma conviction fondamentale : la compassion – la capacité naturelle du cœur humain à se sentir concerné par l’autre, connecté à l’autre – est un aspect essentiel de notre nature : tous les êtres humains l’ont en partage. Et c’est aussi le fondement du bonheur. À cet égard, il n’y a pas un iota de différence entre un croyant et un non-croyant, ni entre les races. Tous les enseignements éthiques, qu’ils soient religieux ou non, tendent à cultiver cette qualité précieuse et innée, à la développer et à la perfectionner.

On peut identifier ici trois approches distinctes. La première est l’approche théiste. Le concept de Dieu étaye les enseignements éthiques qui encouragent l’homme à se montrer à la hauteur de la compassion divine. La deuxième approche est non théiste. Le bouddhisme, par exemple, invoque la loi de causalité et l’égalité fondamentale de chacun dans ses aspirations élémentaires au bonheur : là est le fondement même de l’éthique. La troisième approche est non religieuse ou séculière : ici, pas de concepts religieux ; la reconnaissance du primat de la compassion peut provenir du sens commun, de l’expérience collective et même des découvertes scientifiques qui prouvent notre profonde interdépendance à la bonté d’autrui.

Bien que les religions puissent différer fondamentalement quant à leurs visées métaphysi-ques, on constate une grande convergence en termes de mise en pratique des enseignements éthiques. Toutes les religions mettent l’accent sur un type de vie vertueux, sur la purification de l’esprit des pensées et impulsions négatives, sur les bonnes actions et sur la nécessité de mener une vie qui ait du sens. Toutes comprennent des codes moraux essentiels, conçus pour se garder des actions malveillantes et atteindre à la vertu. Par exemple, toutes les traditions ont mis en place un ensemble de préceptes pour une vie vertueuse exempte d’actions nuisi-bles : amour, compassion, pardon, tolérance, contentement, charité et service aux autres. Toutes préconisent des relations basées sur la considération de l’autre. Du point de vue du fidèle, toutes encouragent à une vie simple et modeste, à l’autodiscipline et  à un haut niveau d’intégrité morale. Au côté de ces admonestations, la vision religieuse se centre sur une reconnaissance profonde des limites que présenterait une vie purement matérielle et autocentrée. En d’autres termes, au cœur de toutes les religions du monde, il y a cette vision de la vie qui transcende les frontières de l’existence physique d’un individu en tant qu’être incarné, fini et temporel. Une vie pleine de sens, dans toutes les traditions, c’est une vie vécue avec la conscience d’une dimension supérieure. »

Le Dalaï-Lama, Islam, Christianisme, Judaïsme… Vers la Fraternité des religions,

Éditions J’ai lu, 2011, pp. 133-6 / Traduction de l’anglais (USA) : Julien Thèves

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