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Alexandre Jollien, philosophe et adepte du zen, a passé dix-sept ans dans une institution pour handicapés en Suisse.

« Je vais de temps en temps chez un ami croque-mort. Il m’a beaucoup aidé à accepter mon corps. Je me souviens particulièrement de cette femme de 101 ans qui reposait dans un cercueil. La vie s’était retirée de son corps mais son visage imposait le respect. Toute une existence, que je devinais immense, m’invitait à profiter de la mienne. J’ai ressenti profondément que chaque seconde est sacrée. Le corps de la défunte avait été aimé, chéri. Accompagné par « mon » croque-mort, si j’ose dire, j’ai aussi pris conscience que, malgré les injustices, nous étions égaux face à la mort. De nouveau, j’ai senti que j’oubliais le corps, que je le négligeais, alors que je lui devais ma vie. À un autre moment, alors que je m’étonnais que mon ami ne mette pas de gants pour toucher une morte, il m’a dit : « Cette femme était dans les bras de son fils il y a deux heures. Pourquoi enfilerais-je des gants ? » J’ai quitté la morgue ce soir-là en touchant mes mains, mon visage, avec une infinie reconnaissance. Mon corps meurtri m’apparaissait comme un miracle, un don, pas comme un dû. Cette expérience magnifique, douloureuse, a été un moment d’ouverture à la confiance, à l’abandon. Ainsi j’apprends à la fois à ne pas m’identifier à l’enveloppe handicapée de mon corps et, grâce à la méditation Zen, à l’habiter pleinement, sans le distinguer de ce que je suis. C’est l’expérience du corps que l’on est. »

Alexandre Jollien, Le métier d’homme, suivi d’un entretien

avec Bernard Campan, Points Essais, Paris 2013, pp. 111-112

« Je suis devant la douleur comme un cheval rétif devant une rivière. Grosse de courants dangereux, d’obstacles et de dangers, cette rivière m’effraie, et j’essaye de toutes mes forces de ne pas y entrer. Je ne veux pas y aller, je me bloque, je refuse, et pourtant il n’y a pas d’autre chemin à ce moment-là devant moi. Ou plutôt, car mon image n’est pas tout à fait juste, je suis déjà dans le cours de la rivière, et je suis déjà en train de me débattre de peur de m’y noyer.

Tout naturellement, la douleur m’effraie : je sais qu’elle va me dépouiller de mes repères et de mes projets. La douleur nous met à nu : comme un torrent forçant une digue, elle arrache au passage nos certitudes, elle nous montre fragiles, là où nous nous pensions forts.

Alors je cherche un raccourci, un chemin de traverse qui m’évitera cette épreuve de la douleur ; parfois je tente de fermer les yeux, de la nier, de faire « comme si » elle n’existait pas ; d’autres fois, je m’y laisse engloutir, pensant que si je m’y perds, si je disparais, il n’y aura plus personne pour subir cette douleur.

Mais ces deux tentatives sont des leurres : pour parvenir à la non-douleur, il n’y a pas d’autre chemin qu’accepter la douleur. La fin de la douleur se trouve dans la douleur même.

Le Bouddha a dit que, pendant notre vie, nous sommes frappés de deux flèches : la première, celle à laquelle nul n’échappe, est la douleur physique – maladie, invalidité, amoindrissement dû à la vieillesse – ou morale – regrets, séparation, deuils. Mais la seconde, qui la suit, est la peur de cette douleur ; et celle-là, lorsque nous la reconnaissons, peut être évitée. La flèche de la douleur prend de multiples formes, mais il n’est pas de vie qui en soit exempte. Elle est inévitable. Mais la flèche de la peur, celle-là, nous en sommes à la fois auteur et victime. Cette flèche s’appelle « Non ».

La flèche nous fait refuser ce qui est : emportée par la rivière, je suis encore en train de dire : « Je ne veux pas », alors que ma lutte pour ne pas sombrer ne peut passer que par le « oui », total, assumé, prononcé de tout mon être.

 

 Jôshin Luce Bachoux, Comme un cheval rétif…, in :

La Vie, 14 avril 2011, p. 56-57

 

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