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OUBLIEZ LA COHÉRENCE

« Nos idées sur ce que devrait être la méditation ne sont que des pensées de plus. »

Ken McLeod, tricycle, 29 mars 2018

Dans la tradition du Zen Sōtō, on n’enseigne pas à compter pendant la méditation comme cela se pratique parfois dans d’autres branches du Zen. Le propos de Ken McLeod (1948), lui-même  traducteur, auteur et enseignant du bouddhisme tibétain, n’en est pas moins pertinent pour tout méditant et, singulièrement, ceux qui se posent le genre de questions abordées ci-dessous.

Un enseignant zen discutait avec un collègue au sujet d’une élève. « Je suis assez intrigué par cette élève. Je lui ai dit de se concentrer sur la respiration et de compter ses inspirations jusqu’à dix, puis de recommencer. Or, elle ne cesse de me répéter qu’elle n’arrive jamais à dépasser le chiffre de cinq avant d’être distraite. Dès qu’elle remarque qu’elle est distraite, elle recommence. Elle se dit qu’elle doit faire quelque chose de mal, vu qu’elle n’arrive jamais au-delà de cinq. Je ne comprends pas pourquoi elle pense cela ».

 Que se passe-t-il ici ?

L’élève se dit qu’elle n’y arrive pas. Elle pense probablement : « Je place mon attention sur ma respiration et je commence à compter, mais je suis distraite et je n’arrive jamais au-delà de cinq. Je dois mal m’y prendre ».

L’enseignant, lui, se dit probablement : « Elle pratique très bien. Chaque fois qu’elle remarque qu’elle est distraite, elle revient à sa respiration et recommence ».

Des malentendus comme celui-ci sont assez fréquents dans l’interaction entre enseignants et élèves. Dans le cas présent, l’élève est déterminée à atteindre un objectif tandis que l’enseignant est intéressé par sa volonté de continuer à faire un certain effort. L’élève pratique dans l’idée que si elle parvient à se concentrer sur dix respirations d’affilée, elle aura développé une certaine régularité dans sa méditation. Elle est déterminée à atteindre cet objectif. L’enseignant, lui, ne considère pas cet objectif comme important. Cinq, dix, vingt-et-une respirations – peu importe. Ce qui compte pour l’enseignant, c’est que l’élève revienne à l’attention chaque fois qu’elle constate qu’elle est distraite.

Nous pensons que la constance, la stabilité de l’esprit et l’attention soutenue sont des qualités que nous pouvons développer dans notre méditation. Mais quand je regarde de près ma propre expérience méditative, je ne trouve aucune de ces qualités. Subjectivement, ma méditation est un gâchis. Des choses surgissent tout le temps de façon inattendue. Les pensées apparaissent et disparaissent, parfois comme un troupeau d’éléphants, parfois comme des fourmis, parfois comme de la brume. Chaque émotion est une sirène qui cherche à nous envoûter.[1] Un avion passe au-dessus de nos têtes, une voiture démarre ou le système d’arrosage se met en marche. Parfois, je suis bien dans l’assise et parfois non, car je suis conscient de la chaleur, de la tension ou de l’agitation dans différentes parties de mon corps. Lorsque mon esprit est happé par l’une de ces pensées, sentiments ou sensations, je suis dans un autre monde et je ne me rends compte qu’après coup que j’ai été distrait.

J’ai cessé d’essayer d’avoir une attention constante, stable, ou même claire. Quand je remarque que mon esprit est ailleurs, je « reviens » tout simplement dans l’ici-et-maintenant. C’est tout.

Ce que je trouve dans ma pratique, c’est une capacité en constante évolution à être conscient des pensées, des sentiments et des sensations en tant que pensées, sentiments et sensations. Cette capacité à être présent est-elle constante ? Non, mais la présence semble toujours être là quand je « reviens ».

Bien que j’aie trouvé le moyen de m’asseoir chaque jour plus ou moins à la même heure, cela me demande toujours un effort. Parfois, ça va bien, parfois non, mais sait-on vraiment ce qui est « bien » ? La plupart du temps, bien semble signifier « je me sens bien ». Cela signifie-t-il que ma pratique est bonne ? J’ai remarqué que je n’apprends pas grand-chose quand je me sens bien. Mais j’apprends beaucoup quand j’ai des difficultés. Alors, quel type de bien recherchons-nous ?

Quand j’enseignais, j’étais constamment à l’affût des idées que se font parfois les pratiquants, idées qui risquent de les faire trébucher dans leur pratique. Mon propre entêtement m’avait appris combien de telles idées peuvent être problématiques, et combien il est difficile de les déloger ou de les laisser passer.

Lorsque nous avons une idée sur ce que devrait être la pratique, nous constatons presque toujours que l’expérience est différente de nos attentes, et nous supposons alors que nous avons raté quelque chose. Nous faisons davantage d’efforts. Nous essayons de corriger ce que nous prenons pour des erreurs. Nous en parlons éventuellement avec d’autres pratiquants. Certains d’entre eux semblent avoir le même problème, mais ils ne parviennent pas non plus à comprendre ce qui ne va pas. Nous pouvons parler avec notre enseignant, qui ne comprend pas non plus nécessairement notre problème ou ne pense pas qu’il soit important.

Frustrés, nous allons voir d’autres enseignants. Nous étudions différents textes et traités. Nous apprenons toutes sortes de pratiques, de stratégies, et nous sommes attentifs à un tas de « pièges ». Tout cela pour rien : notre expérience ne correspond toujours pas à idée que nous nous faisons de la pratique.

Et dans tout cela, nous ne réalisons jamais l’énormité de nos suppositions : nous pensons savoir ce que la pratique devrait être.

Pour moi, le plus difficile a été de reconnaître que mes idées et mes hypothèses sur la pratique n’étaient que des pensées – des pensées persistantes, des pensées inattaquables, des pensées qui font autorité, mais en fin de compte, de simples pensées. Peu à peu, plus par la force des choses que par une quelconque approche intelligente, j’ai appris à les reconnaître en tant que pensées. Et je peux à présent les considérer comme telles – du moins la plupart du temps.

Ce que je suggère, c’est que vous appreniez comment poser votre attention, que ce soit dans l’expérience de la respiration, dans le flux de l’expérience ou dans la conscience elle-même. Ensuite, entraînez-vous à revenir à l’attention chaque fois que vous prenez conscience que vous êtes perdu. Et alors, faites-le ! Posez votre attention et (re)posez-vous. « Revenez » et (re)posez-vous. Encore et encore. [« Il n’y a rien à faire ! » dit Joshin Sensei]

Ne cherchez pas la cohérence. Ne cherchez pas la stabilité. Ne recherchez pas la concentration, ni aucune qualité particulière. Chacun de ces éléments est une sorte de chimère qui vous conduira dans un labyrinthe de confusion.

Comme le dit Niguma, l’un des ancêtres de la tradition tibétaine Shangpa Kagyu :

 

Ne pensez pas ni à votre enseignant ni à votre pratique.

Ne pensez pas à ce qui est réel ou non réel.

Ne pensez à rien du tout.

Ne contrôlez pas votre expérience de méditation.

Restez simplement avec les choses telles qu’elles sont.

[1] Dans l’Odyssée d’Homère, Ulysse résiste au chant envoûtant des sirènes en se faisant attacher au mât de son navire tandis que les marins reçoivent l’ordre de se boucher les oreilles pour ne pas l’entendre.

Méditer quotidiennement et … que faire quand « ça ne veut pas »

Du développement d’une pratique stable dans un monde instable (suite)

Gregg Krech, tricycle 28 mars 2018

 

Un nouveau départ

Nous envisageons généralement de prendre un nouveau départ une fois par an, le 1er janvier. Le problème, c’est que très vite, nous perdons toute volonté de tenir nos bonnes résolutions, et nous retombons dans nos travers. Mais c’est à ce moment précis qu’apparaît la réelle opportunité. Que faisons-nous juste après avoir enfreint nos résolutions ?

On peut rester au tapis, baisser les bras. On peut se chercher un bouc émissaire. On peut se mettre en colère contre soi-même. On peut tirer la tête. Pour la plupart, nous avons expérimenté une ou plusieurs de ces stratégies.

La pratique du nouveau départ consiste à simplement prendre acte de ce qui s’est passé. Ensuite, c’est un nouveau chapitre qui s’ouvre.

La clé de la pratique du nouveau départ est de se relever et de se relancer. Votre objectif a-t-il changé ? Votre intention a-t-elle changé ? Si ce n’est pas le cas, remontez en selle, ou sur votre coussin, ou sur tout ce sur quoi vous vous trouviez avant de tomber.

Une maxime japonaise dit : « Tomber sept fois, se relever huit fois ». Le fait est que la chute est inévitable, et que nous devons donc être capables de nous relever.

Un élément intéressant est le temps que l’on passe au tapis. Certains d’entre nous mettent trois jours, trois semaines, neuf mois à se relever. Ce n’est pas grave en soi. Mais sachez que vous passez une grande partie de votre précieuse vie cloués au sol. L’un des modèles qui m’inspirent le plus dans cette pratique du nouveau départ est le duo de patinage artistique formé par Madison Chock et Evan Bates. Lors des Jeux olympiques de 2018, ils sont tombés après environ deux minutes d’une prestation qui devait en durer quatre. Tout le monde était sous le choc ; cette chute venait de les priver d’une médaille. Je me suis repassé leur prestation sept fois parce que j’ai été sidéré par la vitesse à laquelle ils se sont remis debout. C’était impressionnant. (https://www.youtube.com/watch?v=_9ZkvO6rAzM)

Il y a un autre élément important pour un nouveau départ réussi, signe d’une réelle maîtrise : ne pas en faire un drame.

Quand on se relève, on ajoute souvent quelque chose à cet effort : on dramatise un peu, on se plaint de ceci ou de cela, non sans une certaine complaisance. Et si nous laissons de côté cette dramatisation, que reste-t-il ? Nous tombons. Nous nous relevons. Nous passons à autre chose.

C’est pourquoi la pratique du nouveau départ est si difficile. Lorsque nous abandonnons la dramatisation, nous renonçons à faire appel à la sympathie et à l’attention des autres. Nous renonçons à nous apitoyer sur nous-mêmes.

N’oubliez pas : si vous manquez un jour ou deux, votre coussin ne vous en tiendra pas rigueur.  Il sera prêt à reprendre du service dès que vous vous remettrez sur le droit chemin.

Une chose encore. Vous pouvez être en train de méditer tranquillement (…) et vous rendre soudain compte que votre attention s’est égarée. Vous pensiez à une réunion prochaine, à votre déjeuner ou à la dispute que vous avez eue avec votre compagne hier soir. À ce moment-là, que faites-vous ? Eh bien, si vous utilisez cette prise de conscience comme une porte d’entrée pour retourner à votre pratique… c’est un nouveau départ. Vous êtes déjà doué pour cela. Continuez à vous entraîner.

 

Gregg Krech est le directeur de l’Institut ToDo dans le Vermont et l’auteur de cinq livres sur la psychologie japonaise, dont The Art of Taking Action : Lessons from Japanese Psychology (2014).

 

Meditating Every Day and What to Do When You Don’t

Méditer quotidiennement et … que faire quand « ça ne veut pas »

Du développement d’une pratique stable dans un monde instable

Gregg Krech, tricycle 28 mars 2018

Nous nous efforçons d’être constants dans nos comportements, mais la vie elle-même l’est rarement. Le soleil se lève à un rythme régulier, mais nous connaissons des sécheresses au cours desquelles il ne pleut pas pendant des semaines. Les marées suivent toujours les mêmes schémas, mais les ouragans et les tornades ne connaissent quant à eux pas de règles.

Le seul domaine de ma vie dans lequel j’ai été vraiment constant est la respiration. Tout le reste – les régimes, l’exercice, la pratique du piano, l’écriture, le sexe, le yoga, les smoothies verts et le fil dentaire – correspond davantage à des phases. Je suis un être humain imprévisible dans un monde imprévisible.

Pourtant, il y a des choses que je voudrais faire régulièrement, comme méditer. Bien sûr, il y a des périodes où je m’éloigne de la pratique et où je regarde mon coussin avec un sentiment de tristesse. Je suis donc face à un dilemme : je veux de la constance, mais je suis inconstant.

La psychologie japonaise, qui s’appuie sur deux approches spécifiques – la thérapie Morita (enracinée dans le bouddhisme Zen) et la thérapie Naikan (enracinée dans le bouddhisme Shin) – peut nous donner quelques idées pour maintenir une perspective, un cap et des comportements sains, même lorsque nous en avons perdu l’habitude. Elle propose notamment les deux stratégies ci-dessous pour nous aider à nous engager dans la pratique.

 Facilitez-vous la vie

Supposons que vous décidiez de boire une bonne tasse de thé vert bien chaud tous les jours. Plus tard dans la journée, vous vous arrêtez chez le marchand de thé installé à environ trois kilomètres de votre maison et achetez juste assez de thé pour une tasse. Le lendemain matin, vous vous réveillez et vous vous préparez une tasse de ce délicieux thé. La vie est merveilleuse.

Le lendemain, vous vous réveillez et vous vous apercevez que vous n’avez plus de thé. Vous prenez donc votre voiture et vous vous rendez au magasin pour acheter juste assez de thé pour une tasse. Vous rentrez à la maison et vous vous faites votre thé, et c’est une autre matinée délicieuse.

Le troisième jour, vous vous réveillez avec une fatigue inhabituelle. Vous avez un rendez-vous ce matin-là. Vous avez un rhume. Vous vous dites : « Je n’ai pas vraiment envie de sortir pour aller chercher du thé. Peut-être que je vais juste faire l’impasse sur mon thé ce matin. » Puis vous vous sentez coupable et vous pensez : « J’avais dit que je boirais une tasse de thé tous les matins. Si je ne le fais pas, je ne respecterai pas mon engagement ». Puis : « Mais je n’ai vraiment pas envie de sortir ce matin. » Ensuite, cela devient une sorte d’Assemblée Générale des Nations unies dans votre tête, où tous les aspects la question sont débattus et où tout le monde a quelque chose à dire. Pour certains d’entre nous, cette réunion prend plus de temps qu’il n’en faudrait pour aller chercher le thé en voiture.

Peut-être vous dites-vous qu’il s’agit d’un problème facile à résoudre. Il suffirait d’acheter un grand sachet de thé. Il durerait un mois, et vous n’auriez pas à sortir chaque matin pour vous en procurer. C’est une idée brillante. Et plus brillante encore quand vous réalisez que vous pouvez l’appliquer à des domaines de votre vie autres que la consommation de thé.

Facilitez-vous les choses que vous voulez faire et rendez difficiles celles que vous ne voulez pas faire. C’est l’un des principes enseignés dans la psychologie japonaise.

En ce qui concerne la méditation, vous pouvez installer votre coussin la veille, préparer votre encens et laisser les allumettes juste à côté de la bougie. Vous pouvez aussi placer une minuterie juste à côté de votre coussin.

Ça marche aussi avec les régimes. Achetez-vous un gros sac de petites carottes et n’achetez pas de biscuits. J’habite à la campagne et je dois parcourir six kilomètres et demi pour me rendre à l’épicerie la plus proche. Si vous voulez moins regarder la télévision, débranchez le téléviseur et mettez la télécommande dans le tiroir de la cuisine.

Ce principe peut être efficace pour vous aider à développer certaines habitudes et en abandonner d’autres. Mais il ne marche pas tout le temps, car nos esprits sont chaotiques et la vie est chaotique – ce qui ne constitue pas une base idéale pour faire quoi que ce soit avec 100% de cohérence. C’est pourquoi nous devons parfois nous tourner vers la pratique du « nouveau départ ». (à suivre)

Meditating Every Day and What to Do When You Don’t

Vivre ensemble cet étrange moment

Lama Willa B. Miller, Lion’s Roar, 14 mars 2020

Alors que l’épidémie de COVID-19 secoue le monde, Lama Willa Miller propose une réflexion personnelle sur ce que signifie vivre ensemble cet étrange moment

Hier, je suis allée à la parapharmacie de mon quartier acheter un thermomètre pour un être cher bloqué à la maison avec de la fièvre. En entrant dans le magasin, j’ai remarqué qu’il semblait plus bondé que d’habitude.

Dans les allées, les rayonnages vides semblaient béants. Les petites étiquettes murmuraient: papier toilette, désinfectant pour les mains, gants, thermomètres. Lorsque je l’ai interrogé à ce sujet, le pharmacien a répété, peut-être pour la centième fois ce jour-là : « Tout est parti… je suis désolé ».

En rentrant chez moi, j’ai remarqué des choses étranges dans la rue : un jeune homme s’était arrêté pour déposer un billet d’un dollar dans la canette d’un SDF. Un camionneur m’avait fait des appels de phares et m’avait cédé le passage. La circulation s’était arrêtée pour deux oies qui se dandinaient lentement sur la chaussée. Cette période bizarre suscitait des actes de gentillesse inattendus, et en même temps, j’avais l’impression d’être dans un rêve.

La maladie et la mort sont les grands égalisateurs de la vie. Une fièvre est une fièvre. Un virus cherche un hôte. Nous sommes tous potentiellement en danger. Nous essayons tous de freiner la propagation. Ensemble.

Le Bouddha a souligné que s’il y a bien une chose sur laquelle on peut absolument compter, c’est que l’on ne peut être sûr de rien. Il en a toujours été ainsi.

Mais j’oublie, pratiquement à chaque instant de chaque jour. Bercée par la prévisibilité de mes journées, je crois que demain sera comme aujourd’hui. Aujourd’hui comme hier. Le papier toilette sera là.

En rentrant chez moi, je me suis retrouvée à prier en silence. J’ai prié le Bouddha de la Médecine. J’ai prié pour que les corps des malades puissent guérir de leurs maladies. J’ai prié pour que mes propres actes de civisme, aussi limités soient-ils,  aient un sens. Au-delà de cela, j’ai prié pour que le monde ne se transforme pas en un narratif de peurs.

Je pense aux cadeaux.

La peur est une invitation. Ce n’est pas une invitation à peser les risques ou à ajuster les conditions extérieures. C’est une invitation à regarder profondément à l’intérieur de soi et à se lier d’amitié avec l’animal en soi.

Nous nous asseyons au milieu de l’incertitude, de l’inconnu. L’inconnu est précisément ce qui lève le voile, ce qui « dévoile ». Il nous permet d’entrevoir cette vérité : rien n’a jamais été certain. Ce monde, avec toute sa beauté et toute son effervescence, est ainsi parce qu’il n’est pas figé, parce que tout est contingent [aléatoire, dépendant, bref… vide !]. Le corollaire naturel de la vie est l’incertitude.

Le cadeau ultime, celui auquel je reviens sans cesse en ces jours sombres, est la gentillesse. Une pandémie est une expérience commune (pan). Nous sommes tous dans le même bateau. Nous pouvons y faire face ensemble et nous aider les uns les autres à traverser cette épreuve. Ironiquement, la « distanciation sociale » qu’on nous demande de pratiquer est un appel à la sollicitude. Ce n’est pas une demande faite pour soi-même, c’est un acte civique.

Dans une pandémie, l’auto-isolement est appelé quarantaine. Dans le bouddhisme, on appelle cela une retraite. Depuis l’ermitage de notre maison, comme les méditants des temps anciens, nous pouvons consciemment allumer la lampe de la compassion et du lien.

En arrivant sur le pas de ma porte, je pense à ce que je vais dire à mon bien-aimé, fiévreux, dans notre maison. « Les rayons étaient vides. » Je sais qu’il comprendra. C’est un infirmier après tout. Nous passerons la nuit, avec un seau au pied du lit, avec des médicaments, avec le dos de ma main.

https://www.lionsroar.com/author/willa-miller/

Parmi les activités qui nous sont plus facilement accessibles au temps du confinement, il y a très certainement la méditation. J’aime bien le terme « assise » pour la méditation, qui suppose que l’on « se pose ». L’assise permet de « revenir à soi » plutôt que d’alimenter l’angoisse. Être au contact de notre angoisse dans la méditation n’a bien entendu rien à voir avec le fait d’être submergé par l’angoisse à longueur de journée. La pandémie qui nous touche aujourd’hui nous donne l’occasion de mieux comprendre cela et, ainsi, de mieux comprendre notre pratique. C’est pourquoi dans la série des articles que nous vous proposons dans ce contexte particulier, nous jugeons utile d’inclure des textes qui nous amènent à une réflexion sur notre propre pratique de la méditation.

MÉDITER AU TEMPS DU CONFINEMENT

Nous avons tous connu des moments où nous n’avions  aucune envie de méditer. Apprendre à travailler avec cette résistance est une partie essentielle de la maturation en tant que pratiquant du dharma. Le vrai problème n’est pas la résistance – quasi inévitable – mais la souffrance que nous éprouvons lorsque la résistance se présente.

En tant que bouddhistes, nous avons souvent une vision idéalisée de nous-mêmes. Nous nous voyons assis, quotidiennement, sur notre zafu, attentifs à ce qui se déroule « ici et maintenant », nous éveillant à la sagesse[1] et à la compassion, sans aucune distraction. C’est une image séduisante à laquelle il est très facile de s’attacher.

Cependant, cette vision illusoire nous rend vulnérables et nous risquons de nous effondrer au moindre obstacle, même le plus banal : nous oublions de méditer un jour, ou nous nous sentons trop irrités pour rester assis pendant toute la durée de la pratique, ou nous déprimons et décidons de regarder un film plutôt que de nous asseoir, etc. Au lieu de nous rappeler que nous sommes humains, nous avons le sentiment de tricher, d’être paresseux, et nous éprouvons du malaise. Cela bloque notre curiosité [notre aptitude à rester présent à ce qui est] et notre créativité, qui pourraient toutes deux nous permettre de résoudre le problème et de nous sentir mieux.

La première étape consiste à nous défaire de nos attentes irréalistes et à avoir une relation authentique avec notre méditation. Dans toute relation, il y a des hauts et des bas. Parfois, nous aimons la méditation, parfois nous sommes frustrés et nous nous demandons pourquoi nous nous donnons la peine de méditer. Il y a des périodes où nous pouvons pratiquer quotidiennement et où nous nous sentons bien, tandis qu’à d’autres moments, en raison des inévitables facteurs de stress de la vie, nous pouvons passer des jours, des semaines ou des mois à lutter pour retrouver le chemin de la pratique. Nous devons accepter que cela fasse partie du processus.

L’étape suivante consiste à cultiver la résilience, c’est-à-dire la capacité de rebondir en nous interrogeant sur notre résistance. Vous êtes fatigué(e) ? Pour le moment, vous avez peut-être plus besoin de sommeil que de méditation. Avez-vous moins de temps à consacrer à votre travail, à votre famille ou à d’autres obligations ? Peut-être avez-vous besoin pour l’instant de réévaluer le temps que vous consacrez à la méditation. Au lieu de viser vingt minutes ou une heure, pourriez-vous vous contenter de cinq minutes et considérer que cela suffit ? Vous avez des doutes ? Peut-être avez-vous besoin de parler à des amis du Dharma ou à un enseignant pour recevoir du soutien. N’hésitez pas à ajuster votre pratique à votre situation – c’est beaucoup plus humain que de vous forcer ou de vous battre.

Enfin, nous devons réduire notre attachement au coussin et nous souvenir du véritable objectif de la méditation : transformer notre esprit. Nous pouvons le faire n’importe où. (…) Nous pouvons faire preuve d’attention dans la rue ou durant les activités de la vie quotidienne – cuisiner, nettoyer, se brosser les dents.

Ces réajustements bienveillants nous permettent de développer de la compassion pour nous-mêmes et pour les autres qui vivent la même chose – et peut-être même de contribuer à un monde meilleur en aidant d’autres personnes en difficulté. Ce qui est de toute façon le but de la pratique.

D’après Mindy Newman, Tricycle, Printemps 2020

 

[1] A méditer : Wisdom inclines toward the good but is not attached to it. It shies away from what is not good, but has no aversion to it. – La sagesse (s’)oriente vers le bien mais ne s’y attache pas. Elle (s’)éloigne de ce qui n’est pas bon, mais n’en conçoit pas de l’aversion. Sayada U Teganiya

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