Professeur de psychiatrie à la faculté de médecine de Vienne, Viktor E. Frankl (1905-1997) raconte dans son ouvrage « Découvrir un sens à la vie » son expérience des camps de concentration nazis.

Ce sont souvent les petites choses qui font le bonheur. [Je me souviens d’un voyage en train] d’Auschwitz à un camp satellite de Dachau. Nous craignions tous de nous retrouver à Mauthausen, et, à mesure que nous approchions d’un certain pont sur le Danube, nous étions de plus en plus inquiets. Selon les dires de certains prisonniers (…), le train devait traverser ce pont pour se rendre à Mauthausen. Inutile de dire que lorsque les prisonniers s’aperçurent que le convoi ne traversait pas le pont mais se dirigeait vers Dachau, ils se mirent à sauter de joie. Une scène inimaginable.

Nous arrivâmes au camp, épuisés, après avoir voyagé pendant deux jours et trois nuits. Il n’y avait pas assez de place dans le convoi pour que tout le monde puisse s’asseoir. La plupart d’entre nous  avions été obligés de nous tenir debout tout au long du trajet, tandis que certains prisonniers s’asseyaient à tour de rôle sur les petits tas de paille imprégnés d’urine. À notre arrivée dans ce camp relativement petit (deux mille cinq cents personnes), nous apprîmes une bonne nouvelle : le camp n’avait ni chambres à gaz ni fours crématoires ! Ce qui voulait dire que les « musulmans »1 ne couraient aucun danger d’être gazés immédiatement à leur arrivée et qu’ils ne le seraient que si l’on organisait un convoi de malades pour Auschwitz. Cette heureuse surprise nous mit tous de bonne humeur. (…)

Lorsqu’on nous compta, on s’aperçut que l’un des prisonniers manquait. Il nous fallut attendre, en dépit de la pluie et du froid, jusqu’à ce que le disparu soit retrouvé. (…) Par mesure de repré-sailles, on nous fit faire des exercices militaires. Nous passâmes toute la nuit et une partie de la matinée dehors. Malgré cela, nous étions tous très heureux, même gelés et trempés jusqu’aux os, sans compter la fatigue du voyage. Il n’y avait pas de cheminée dans le camp, et Auschwitz nous paraissait bien loin ! (…)

Nous accueillions chaque moment de bien-être avec reconnaissance. Nous étions heureux, par exemple, d’avoir le temps de nous épouiller avant d’aller nous coucher (…).

Longtemps après que j’aie repris ma vie normale (c’est­à-dire longtemps après ma libération), quelqu’un me montra une revue dans laquelle il y avait des photos de prisonniers de camps de concentration. Ceux-ci étaient tous entassés sur des couchettes ; leurs regards étaient hébétés.

– C’est terrible, me dit cette personne, ces regards sont terribles – tout cela est terrible !

– Mais pourquoi ? » demandai-je, ne comprenant pas sa réaction. À ce moment précis, je me revoyais au camp comme si j’y étais encore : à cinq heures du matin, il faisait noir comme dans un four. J’étais couché sur une planche dans une baraque en terre battue où on « prenait soin » de soixante-dix prisonniers. Nous étions tous malades et exemptés des corvées à l’extérieur du camp ; nous n’avions pas à faire d’exercices militaires. Nous pouvions rester au lit et dormir toute la journée dans notre petit coin de la baraque, pour ne nous réveiller qu’à l’heure de la distribution des rations de pain (qui bien sûr étaient réduites pour les malades) et de la portion de soupe quotidienne (plus liquide que jamais et en quantité très réduite elle aussi). Comme nous étions heureux ! Heureux malgré tout.

Viktor E. Frankl, Découvrir un sens à sa vie, J’AI LU, pp. 69-73

1 Nom donné aux prisonniers trop faibles pour travailler et destinés à être gazés dans les plus brefs délais.

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