« Aux environs du Ier siècle ap. J.-C. apparaît le Grand Véhicule ou Mahâyâna. (…) On a voulu expliquer cet avènement par le foisonnement des interprétations doctrinales des écoles anciennes, qui aurait favorisé la naissance d’une nouvelle interprétation des écritures. (…) On a également invoqué un infléchissement de la société bouddhique vers une plus grande participation active des laïques dans la pratique, mais il ne semble pas que la vie monastique ait perdu de l’influence sous l’impact des idées mahayanistes. La popularité du bouddhisme s’est sans doute accrue dans le temps, mais la plupart des penseurs mahayanistes sont des moines et le sangha monastique demeure une référence et un exemple. Quant au développement des aspects dévotionnels, il est certes perceptible dans le Mahâyâna, mais on le trouve déjà dans le culte des reliques, dès les premiers temps du bouddhisme. La tradition mahayaniste elle-même, enfin, retient une autre explication : c’est le Bouddha lui-même qui a enseigné le Mahâyâna de son vivant, en des lieux tels que le pic des Vautours près de Râjagrha (deuxième tour de roue), ou encore à Vaisali et en d’autres endroits (troisième tour de roue). Mais à l’époque, la très grande majorité des moines et des arhat auraient refusé d’accepter les implications d’un tel enseignement et seuls quelques auditeurs et bodhisattvas se seraient éveillés au sens ultime. Selon la légende des Prajnâpâramitâ, le Bouddha aurait alors confié ces enseignements aux Nâga, les déités-serpents du domaine souterrain, jusqu’à ce que le monde soit mûr pour leur révélation.

La réalité pourrait bien se situer à mi-chemin entre toutes ces hypothèses. Force est de constater que la plupart des éléments doctrinaux du Mahâyâna sont contenus en germe dans le bouddhisme primitif, mais c’est la manière dont le Mahâyâna éclaire et accentue certains aspects de la doctrine qui fait son originalité et sa « nouveauté ». Quand certains éléments d’un paradigme établi sont mis en lumière plus que d’autres, c’est l’ensemble de l’édifice doctrinal qui change de perspective, et l’on peut alors parler de l’émergence d’un nouveau paradigme. Pour la tradition bouddhique, ces changements de perspective prétendus évolutifs et historiques ne sont que des points de vue plus ou moins élevés énoncés par le Bouddha lui-même en vertu des besoins et des capacités particulières de ses auditeurs. Il n’est pas contradictoire de penser ainsi et d’imaginer qu’un de ces points de vue ait pu triompher davantage à un moment donné, s’inscrivant ainsi dans le cours de l’histoire. »

Philippe Cornu, La terre du Bouddha, Editions du Seuil, Paris 2004, pp. 39-40