Aurélie Godefroy : Alors que nous voulons être responsable, engagé dans le développement et la transformation de notre propre vie, nous avons souvent du mal à délaisser un certain nombre d’habitudes qui nous limitent, nous bloquent et peuvent entraîner par là même une certaine souffrance. Comment, concrètement, arriver à lâcher prise ? Et d’abord, qu’est-ce que le lâcher-prise ?

Martine Batchelor : Je pense qu’il faut voir le lâcher-prise par rapport à son opposition, qui est un certain accrochage, un certain agrippement. Et donc le lâcher prise serait le relâchement de cet agrippement. Laissez-moi vous donner un exemple. Disons que ceci (un stylo bille) est quelque chose de très précieux. Il m’appartient, je n’aime pas trop le partager et donc je le tiens fermement, comme ça (M.B. serre le poing autour du stylo à bille).

Quand je fais ça, deux choses se passent : d’abord, j’attrape une crampe dans le bras. Donc, il est important de voir que, dès qu’on s’agrippe à quelque chose, cela crée de la tension dans notre vie. Mais il y a une deuxième chose, beaucoup plus importante à mon sens. C’est que, parce que je m’accroche au stylo, je ne peux pas utiliser ma main. Et donc je suis réduit à ce à quoi je m’accroche, je suis limitée par mon ‘accrochage.’ Je dirais que la méditation nous aide, non pas à nous débarrasser de la main, ou de l’objet, mais à ouvrir la main. Le lâcher-prise, c’est cette ouverture, ce relâchement, ce ‘désagrippement’.

A.G. : Ce qui suppose également un certain effet de détente, et peut-être aussi un peu l’abandon de la saisie égotique, du Moi, du Je. En quoi est-ce important de réaliser que le « Je » ne doit pas prendre toute la place, même si c’est un peu ce qui nous conditionne depuis l’enfance ?

M.B. : En fait je regarderais cette histoire du « Moi », du « Je » d’une façon différente. Il faut voir que, souvent, lorsqu’on s’accroche, on s’identifie. Il y a deux choses : d’une part l’accrochage, le contact avec quelque chose, et, d’autre part, le fait de dire : c’est mon problème, c’est mon mal de tête, ça m’arrive à moi. Dès qu’on s’accroche, on s’identifie, on se solidifie, on se limite à ce à quoi on s’accroche, et on l’amplifie. On a alors l’impression que le Moi est entièrement ‘pris’ par cette chose à quoi on s’agrippe.

Alors que le Moi est multiple. Ce n’est pas qu’une pensée, qu’une émotion, qu’une sensation, qu’un problème. Par exemple, récemment, j’écrivais un livre. Je fais des corrections sur l’ordinateur. À un moment donné, je fais une erreur de manipulation et … mes corrections de quinze jours disparaissent à jamais. Ma première pensée, c’est : « Je suis stupide ». C’est ce qu’on se dit souvent : « Je suis stupide. J’ai toujours été stupide. Je serai toujours être stupide. Je ne vais pas pouvoir écrire mon livre. » Au lieu de cela, je me suis dit : « J’ai fait une erreur. Il faut que j’apprenne de cette erreur et que je ne la répète pas. » Que j’aie fait cette erreur ne veut pas dire que je suis stupide tout le temps. Il faut voir que, lorsqu’on s’accroche, généralement, on exagère, on amplifie. Et, en même temps, on s’identifie.

D’après Sagesses Bouddhistes, Méditation et lâcher prise, France 2, 16 mars 2008

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