« Le karma bouddhique est la loi de rétribution des actes. Tout acte est perçu comme une cause qui entraîne un effet : étant donné une cause, l’effet s’ensuivra irrémédiablement. Ce qui détermine l’acte, toutefois, est l’intention. Chacun est donc responsable de ses actes, et chaque acte présent est lui-même détermine par une longue série d’actes passés. C’est là ce qui donne à la notion de karma un relent de fatalisme. Mais l’acte n’est jamais entièrement déterminé, il y entre toujours une part de libre-arbitre. L’individu est toujours placé devant un choix, qui aura des conséquences bonnes ou mauvaises. Rien n’est jamais joué.

Dans les premiers textes bouddhiques, le karma a un caractère inéluctable et fortement individualisé. L’individu se retrouve seul face à ses actes, et ne peut, quoiqu’il fasse, échapper à leurs conséquences. C’est le karma … qui explique la nécessité des renaissances : le poids des actes constitue le destin de l’homme et affecte ses naissances futures. Six destinées sont possibles …, de la plus terrible à la plus heureuse : la renaissance en enfer, la renaissance comme esprit affamé, comme animal, comme asura (démon), comme être humain et enfin comme deva (être céleste).

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La conception élaborée de l’au-delà qu’offrait le bouddhisme fut sans conteste l’un des facteurs de son succès dans les sociétés d’Asie. Dans le premier bouddhisme, la rétribution des actes était un processus quasi-automatique, qui pouvait affecter une personne de son vivant même, mais qui déterminait aussi ses renaissances ultérieures. Par la suite, cette théorie s’est fortement modifiée en fonction de l’évolution générale de la doctrine bouddhique. Par ses efforts, l’homme peut agir sur son destin grâce aux actes commis dans sa vie terrestre. De plus, la rétribution des actes reste toujours un des éléments centraux du système, mais l’individu n’y est plus seul face à lui-même. D’autres peuvent détourner à son profit les mérites qu’ils ont accumulés. D’où l’importance croissante du rituel, qui, précisément, engendre des mérites que l’on peut facilement reporter sur le compte de quelqu’un d’autre. Tel est notamment le cas des rites funéraires, qui permettent de créditer le disparu des mérites qu’il n’avait pas réussi à accumuler de son vivant, et, ce faisant, de lui assurer la délivrance finale ou l’entrée au paradis, ou simplement, faute de mieux, une meilleure renaissance.

Dans le Grand Véhicule en particulier, le salut peut-être obtenu, malgré un mauvais karma, grâce à l’intercession des êtres qui on su accumuler au cours de nombreuses vies une quantité de mérites telle qu’ils peuvent, dans leur grande compassion, les prodiguer à tous ceux, bien moins nantis, qui leur en font la demande. Il s’agit, on l’aura compris, des bodhisattvas ou ‘êtres d’Éveil’, en particulier de certains d’entre eux dont l’intercession est censée être particulièrement efficace – tels qu’Avalokitésvara (en chinois Guanyin, en japonais Kannon) ou Ksitigarbha (en chinois Dizang, en japonais Jizô).

Le salut peut aussi venir de certains bouddhas, comme le bouddha Amitâbha, qui, avant d’obtenir l’Éveil, avait fait vœu de sauver tous les êtres qui l’invoqueraient. Enfin, dans certaines écoles bouddhiques, la rétribution karmique est parfois battue en brèche par la notion de l’efficacité du rituel ou de certaines pratiques comme la méditation. Dans l’école du Zen, par exemple, on trouve souvent des récits de conversion au cours desquels un démon, converti par l’enseignement d’un maître Zen, réalise soudain la vérité et parvient ainsi à trancher son mauvais karma.

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On a souvent accusé le bouddhisme d’immobilisme social, en se référant à une conception fautive du karma. Cette vision a fait les beaux jours du colonialisme, qui rejetait sur le bouddhisme la responsabilité de la stagnation économique des sociétés asiatiques. La notion de karma peut en effet avoir des effets pervers. Au Japon, par exemple, elle a justifié la discrimination sociale envers certaines catégories d’individus, appelés autrefois eta (‘impurs’) et aujourd’hui burakumin (‘gens des villages’). Pourtant, comme le notent Bruno Étienne et Raphaël Liogier, « de théorie de la passivité et de l’attente produisant la soumission complète aux structures sociales, le bouddhisme va faire du karma une théorie de l’action ».

 

Bernard Faure, Le bouddhisme, Le Cavalier Bleu, idées reçues, Paris, 2010, pp. 47-51