« L’une des joies de mon voyage sur les chemins spirituels d’autres religions, c’est de pouvoir ouvrir mon cœur et d’entendre la voie, claire et directe, exprimée par d’autres traditions : les grandes religions exhortent leurs fidèles à ouvrir leurs cœurs et à laisser la compassion fleurir ; tel est le message fondamental pour une vie éthique. Ensemble et en toute amitié, les fidèles des grandes traditions religieuses marchent du même pas sur le chemin d’une vie bonne et pleine de compassion.

Qui ne serait ému par ces mots, issus des écritures les plus sacrées : Heureux ceux qui ont faim et soif de justice, car ils seront rassasiés ! Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde ! Heureux sont ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu ! Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu ! (Mathieu, Béatitudes, 5 :6-9)

[Le Dalaï-Lama cite ici également des extraits des écritures islamiques et bouddhistes.]

Lors de services interconfessionnels, j’ai souvent entendu ces versets magnifiques des Béatitudes. Mais le jour où je dus les commenter, lors du séminaire John Main à Londres, je m’immergeai pour la première fois dans leur magnifique spiritualité. Chacun de nous aimerait trouver le bonheur en étant béni de cette façon, en étant plein de bonté et en se conduisant toujours pour le bien d’autrui, en réduisant même en poussière les roues de la souffrance ! C’est l’une des gloires des grandes religions : leur message suprême nous appelle à faire montre de compassion afin que de tels hauts faits spirituels soient accomplis. Les grandes religions ont le pouvoir de transporter nos cœurs et de hisser nos esprits à un niveau élevé de joie et de compréhension, au travers de leurs enseignements partagés de compassion.

C’est ma conviction fondamentale : la compassion – la capacité naturelle du cœur humain à se sentir concerné par l’autre, connecté à l’autre – est un aspect essentiel de notre nature : tous les êtres humains l’ont en partage. Et c’est aussi le fondement du bonheur. À cet égard, il n’y a pas un iota de différence entre un croyant et un non-croyant, ni entre les races. Tous les enseignements éthiques, qu’ils soient religieux ou non, tendent à cultiver cette qualité précieuse et innée, à la développer et à la perfectionner.

On peut identifier ici trois approches distinctes. La première est l’approche théiste. Le concept de Dieu étaye les enseignements éthiques qui encouragent l’homme à se montrer à la hauteur de la compassion divine. La deuxième approche est non théiste. Le bouddhisme, par exemple, invoque la loi de causalité et l’égalité fondamentale de chacun dans ses aspirations élémentaires au bonheur : là est le fondement même de l’éthique. La troisième approche est non religieuse ou séculière : ici, pas de concepts religieux ; la reconnaissance du primat de la compassion peut provenir du sens commun, de l’expérience collective et même des découvertes scientifiques qui prouvent notre profonde interdépendance à la bonté d’autrui.

Bien que les religions puissent différer fondamentalement quant à leurs visées métaphysi-ques, on constate une grande convergence en termes de mise en pratique des enseignements éthiques. Toutes les religions mettent l’accent sur un type de vie vertueux, sur la purification de l’esprit des pensées et impulsions négatives, sur les bonnes actions et sur la nécessité de mener une vie qui ait du sens. Toutes comprennent des codes moraux essentiels, conçus pour se garder des actions malveillantes et atteindre à la vertu. Par exemple, toutes les traditions ont mis en place un ensemble de préceptes pour une vie vertueuse exempte d’actions nuisi-bles : amour, compassion, pardon, tolérance, contentement, charité et service aux autres. Toutes préconisent des relations basées sur la considération de l’autre. Du point de vue du fidèle, toutes encouragent à une vie simple et modeste, à l’autodiscipline et  à un haut niveau d’intégrité morale. Au côté de ces admonestations, la vision religieuse se centre sur une reconnaissance profonde des limites que présenterait une vie purement matérielle et autocentrée. En d’autres termes, au cœur de toutes les religions du monde, il y a cette vision de la vie qui transcende les frontières de l’existence physique d’un individu en tant qu’être incarné, fini et temporel. Une vie pleine de sens, dans toutes les traditions, c’est une vie vécue avec la conscience d’une dimension supérieure. »

Le Dalaï-Lama, Islam, Christianisme, Judaïsme… Vers la Fraternité des religions,

Éditions J’ai lu, 2011, pp. 133-6 / Traduction de l’anglais (USA) : Julien Thèves