De prime abord, le bouddhisme n’offre, dans ses textes canoniques, aucune perspective sur la question de l’écologie, qui ne se posait pas à l’époque du Bouddha ni dans les siècles qui ont suivi. L’éthique bouddhique préconise toutefois (…) le respect de tout être doué d’esprit et la non-violence à l’égard du vivant. L’écologie moderne consistant en l’observation et la compréhension des interactions entre des individus et le milieu vivant et non-vivant dont ils font partie, on peut considérer qu’il existe un lien virtuel entre l’écologie et l’enseignement du Bouddha, même si l’‘interdépendance’ en écologie scientifique entraîne beaucoup moins de conséquences existentielles que la coproduction conditionnelle et ses implications éthiques dans le bouddhisme. L’égocentrisme crée l’illusion d’une séparation entre nous et le monde au point de nous convaincre que nous sommes des êtres indépendants de notre environnement, et qu’il ne serait là que pour pourvoir à nos besoins. Cette logique erronée, qui associe l’idée d’indépendance à une volonté prédatrice, cache en réalité la peur ou le déni de notre finitude.

L’idée que l’homme peut et doit se rendre maître des richesses de la terre ne date pas d’hier et n’est certes pas propre à l’Occident. Mais elle y a sans doute été renforcée par une interprétation abusive de la Bible. Étant créé, selon l’Ancien Testament, à l’image ou à la ressemblance de Dieu, l’homme était destiné à devenir le jardinier de la création. En se réclamant d’abord de la religion chrétienne, l’homme occidental – oubliant que la permission biblique était assortie d’une clause de respect de la vie que tout bon jardinier se doit d’appliquer – s’est donné la licence de désacraliser la nature et de la soumettre à sa volonté. La Renaissance a renforcé l’anthropocentrisme et les philosophes des Lumières ont encouragé l’exploitation de la nature au profit du « maître et possesseur de la nature » (Descartes). Avec le développement technologique, l’homme moderne, sans plus se réclamer de la religion, a achevé d’asservir son milieu de vie en pillant ses richesses et en dégradant l’environnement terrestre. La globalisation n’a fait que répandre sur la terre entière cette attitude. Ironiquement, cette situation n’a cessé de s’aggraver et met à présent en danger la survie même de l’humanité et des autres espèces vivantes sur terre. Cette avidité est ainsi devenue elle-même une menace d’anéantissement. Le jardinier a mis le feu au jardin dont il avait la charge, rendant inévitable la crise écologique actuelle.

(…) Ce n’est qu’à l’époque contemporaine que le bouddhisme a pu entrer activement dans le débat écologique. Même si ce souci paraît latent dans l’enseignement traditionnel, l’occidentalisation du bouddhisme asiatique puis sa diffusion en Occident ont facilité l’émergence de thèses écologiques fortes chez les leaders bouddhistes. D’après l’Asian Cultural Forum on Development (ACFOD) lié au bouddhisme engagé du Thaïlandais Sivaraksa Sulak, l’enjeu n’est pas la seule survie de l’espèce humaine, mais une révolution globale des rapports de l’être humain avec tous ses environnements, naturel mais aussi sociaux et familiaux en direction d’une harmonisation non violente. Le profit, avec ses maux le gaspillage et la pollution, ne doit plus être au centre de nos rapports avec la nature, mais bien la préservation des équilibres et une économie des énergies utilisées par l’homme.

Thich Nhat Hanh, quant à lui, embrasse le point de vue radical de l’écologie dite profonde (Deep Ecology), au point d’inclure non seulement les êtres sensibles mais aussi le règne minéral dans le soin qu’un bouddhiste doit prendre de la nature : Chaque pratiquant bouddhiste devrait être un protecteur de l’environnement.  Les  minéraux  aussi ont leur vie[1].

Cette position, qui intègre les trois règnes dans le vivant, reflète des idées propres au bouddhisme chinois qui n’existent pas dans le Theravâda et le bouddhisme tibétain où ni les végétaux ni les minéraux ne sont inclus dans les êtres animés. Néanmoins, comme le rappelle le dalaï-lama, il faut aussi protéger le règne végétal et le règne minéral en tant qu’ils sont partie intégrante de l’environnement naturel nécessaire à la vie de tous. Plus nuancé dans son discours, le dalaï-lama n’en est pas moins un partisan déterminé d’une écologie concertée dans le cadre d’une responsabilité universelle partagée par tous les êtres humains.

Philippe Cornu, Le bouddhisme, une philosophie du bonheur ?, Le Seuil, 2013, pp. 259 – 260

[1] Dans Changer l’avenir, Paris, Albin Michel, 2000, pp. 22-23

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