En l’absence de tout pouvoir hiérarchique centralisé et compte tenu de la diversité des interprétations doctrinales dans les différentes écoles, il ne peut y avoir de position officielle valant pour l’ensemble du bouddhisme. Un consensus général est difficile à réaliser en l’absence d’une organisation mondiale réunissant des écoles pour réfléchir aux grandes questions actuelles. Quand de grands maîtres bouddhistes s’expriment, ils ne peuvent le faire qu’en leur nom et en vertu de l’autorité morale qu’on leur accorde, mais guère au nom de la communauté bouddhique entière. Les opinions médiatisées du dalaï-lama ou du maître vietnamien Thich Nhat Hanh ne sont donc pas un reflet de la « pensée unique » bouddhiste, d’autant plus que, si elles s’accordent dans les grandes lignes, leurs idées divergent parfois dans les détails. Il existe une grande variété de points de vue dans le bouddhisme. (…)

Selon le Dharma, nous projetons tous une vision distordue de la réalité, et le monde perçu ne sera jamais le ‘meilleur des mondes’. Si l’action altruiste est une nécessité qui prend de l’ampleur dans le bouddhisme mondialisé, la croyance dans un ‘avenir radieux’ n’a aucun sens dans un univers aux conditions incertaines. Il n’y a pas de finalité historique globale à la vision samsârique, et la seule téléologie envisageable est la dissipation de l’illusion douloureuse qui affecte chacun des êtres. Ni pessimistes ni optimistes, les bouddhistes sont invités à ne pas prêter.naïvement foi aux promesses du progrès ou d’un bonheur annoncé, mais ils sont rarement antiprogressistes. Leur éthique n’est pas réactionnaire, mais elle est pour eux le seul rempart sérieux pouvant faire face aux dérives des passions humaines qui prennent actuellement la forme de la toute-puissance technologique, financière et marchande. (…) Le Bouddha, loin d’avoir incité ses disciples au fatalisme, les a encouragés à adopter l’attitude juste qui vise à éliminer les causes de la souffrance et à réorienter l’esprit vers la sagesse.

En conséquence, tout pratiquant bouddhiste peut contribuer activement au débat éthique et à la réflexion sur les grandes questions qui agitent la société dans laquelle il vit – en son nom propre, en tant que citoyen du monde. Car en pratiquant le Dharma, son expérience de l’esprit humain et sa compréhension de l’enseignement bouddhique peuvent l’amener à agir en médiateur, à tempérer la violence ou l’avidité des hommes et à apaiser les conflits et les tensions. (…)

Les grandes questions d’éthique, qui touchent d’importants domaines comme la médecine, la biologie, l’agro-alimentaire ou encore l’économie, la finance internationale ou la société, sont plus que jamais d’actualité dans la société contemporaine, traversée par deux mouvements contraires de grande ampleur. D’une part, l’effondrement des cultures et des structures traditionnelles porteuses d’une morale collective s’accélère au profit d’un village planétaire globalisé à la merci d’une économie mondiale toute-puissante. D’autre part, les progrès des sciences et des technologies de pointe sont tels que la réflexion philosophique et éthique sur le bien-fondé des applications biologiques et techniques est bien en peine d’influer à temps sur les orientations prises par les législateurs et les déci-deurs politiques et économiques. Dans une société dont les tendances semblent de plus en plus suici-daires, le bouddhisme nous invite à redonner à la réflexion la place centrale qui devrait être la sienne dans tous les progrès scientifiques et technologiques.  Il n’est plus possible de négliger les dangers moraux inhérents à la montée en puissance de l’homme armé de toutes les techniques de pointe dont il dispose aujourd’hui, surtout quand il est dominé par l’idéologie du profit immédiat. Jamais le mythe prométhéen n’a paru aussi réalisé qu’aujourd’hui où nous croyons pouvoir tout régler et maîtriser sans remettre en question la place – exorbitante – que l’homme s’est octroyé sur terre. (…)

(…) une réflexion s’appuyant sur les fondements éthiques du bouddhisme comme la compassion et sur des points aussi essentiels que la coproduction conditionnelle ou le karman nous livre déjà bien des éléments pour juger de la bonne attitude à adopter.

 

Philippe Cornu, Le bouddhisme, une philosophie du bonheur ?, Le Seuil, 2013, pp. 243 – 246

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