L’avortement est-il une atteinte à la vie ?

« La question de l’avortement est liée, du point de vue éthique, au statut d’être vivant de l’embryon en  formation. Tous les enseignements bouddhistes  affirment  que l’esprit ou plutôt la série psychique issue de l’existence  précédente et sur le point  de renaître  fusionne  avec  les  cellules mâle et femelle à l’instant même de la conception. C’est dire qu’un être vivant à part entière est présent dans l’utérus dès cet instant. L’avortement supprime donc la vie d’un être vivant en l’empêchant de naître dans la condition humaine qu’il s’apprêtait à vivre et en le renvoyant vers une autre renaissance. L’abondante littérature indo-tibétaine sur l’état intermédiaire (antarâbhava, tib. : bardo)[1] qui se déroule entre la mort et la renaissance ne laisse aucun doute à ce sujet, décrivant avec une précision étonnante tout le processus de la mort, de l’état  intermédiaire entre deux vies et de la renaissance des êtres. Cela dit, la décision même d’avorter est très délicate à interpréter, car il n’y a que des cas particuliers et bien des circonstances peuvent pousser une femme à la prendre à contrecœur. Les événements qui conduisent à cet acte sont trop nombreux et distincts – viol, problèmes médicaux dans les avortements thérapeutiques, détresse morale de la mère, absence du père – pour que l’on puisse porter un jugement définitif et général. Le point de vue du bouddhisme est en l’occurrence non de juger, mais plutôt de considérer l’impact douloureux de telles  situations. Il est indéniable qu’un avortement renvoie un être à une autre existence et qu’un karman est engagé. Il faut souligner cependant que la tonalité et les conséquences de l’acte dépendent de la motivation des acteurs : la mère, mais également le père et toutes les personnes engagées dans l’acte, comme les médecins. C’est ce seul point qui compte.

On évitera donc de banaliser un acte qui, loin d’être anodin, reste  moralement lourd  à  assumer et traumatique pour la femme, le couple, l’être à naître, et entraîne des conséquences douloureuses. Mais les bouddhistes évitent aussi de condamner catégoriquement l’avortement – personne ne pouvant juger du karman d’autrui -, qu’il s’agisse de celui des acteurs ou de celui de l’être qui devait naître. Bhikshu et maîtres s’attachent en revanche à sensibiliser les êtres humains pour qu’ils évitent autant que possible d’y recourir ou qu’ils s’emploient à purifier cet acte par des prières et des pratiques spécifiques s’il s’est avéré inévitable. Bien évidemment, même si le bouddhisme ne l’encourage pas, l’avortement existe dans les pays bouddhistes comme ailleurs. De ce fait, on y trouve des pratiques religieuses qui permettent de soulager la  souffrance des femmes ayant eu recours à l’avortement et de se soucier du sort de l’enfant renvoyé vers une autre existence. Au Japon, les femmes qui ont avorté prient, comme celles qui ont perdu leur enfant en couches ou en bas âge, le très populaire bodhisattva Kshitigarbha (Jizô bosatsu) afin qu’il prenne soin de l’esprit des enfants morts, et l’on trouve un nombre impressionnant de statuettes votives de ce bodhisattva affublées de bavoirs et de bonnets rouges d’enfants en guise d’ex-voto dans tous les temples bouddhistes japonais. Le bouddhisme  tibétain propose quant à lui des pratiques tantriques de purification de l’acte même et des prières de souhaits pour guider l’être renvoyé afin qu’il se dirige vers une bonne renaissance via l’état intermédiaire (bardo). »

Ph. Cornu, Le bouddhisme, une philosophie du bonheur ?, Seuil, 2013, pp. 250-2

[1] Lire à ce propos Padmasambhava, Le Livre des morts tibétain, trad. Ph. Cornu, Paris, Buchet-Chastel, 2009.

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