« La notion d’interdépendance nous amène directement à l’idée bouddhiste de la vacuité, qui ne signifie pas « néant » (je l’ai dit, c’est par méconnaissance que le bouddhisme a souvent été accusé à tort de nihilisme), mais « absence d’existence propre ». Parce que tout est interdépendant, rien n’existe en soi, ni ne peut être sa propre cause.

La mécanique quantique tient des propos étonnamment similaires. Selon Bohr et Heisenberg, nous ne pouvons plus parler d’atomes ou d’électrons en termes d’entités réelles possédant des propriétés bien définies, telles que la vitesse ou la position. Nous devons les considérer comme formant un monde non plus de choses et de faits, mais de potentialités. Pour reprendre l’exemple de la lumière et de la matière, leur nature devient un jeu de relations interdépendantes. Elle n’est plus intrinsèque, mais change par l’interaction entre l’observateur et l’objet observé. La lumière comme la matière n’ont pas d’existence intrinsèque parce qu’elles peuvent apparaître soit comme des particules, soit comme des ondes, selon que l’appareil de mesure est activé ou pas. Leur nature n’est plus unique mais duelle. Ces deux aspects sont complémentaires et indissociables l’un de l’autre. C’est ce que Bohr a appelé le « principe de complémentarité ».

L’observation modifie la réalité du monde atomique et subatomique et en crée une nouvelle. Parler d’une réalité « objective » pour un électron, d’une réalité qui existe sans qu’on l’observe, a peu de sens puisqu’on ne peut jamais l’appréhender. Toute tentative visant à saisir une réalité intrinsèque se solde par un échec cuisant. Celle-ci est irrémédiablement modifiée et se transforme en une réalité « subjective » qui dépend de l’observateur et de son instrument de mesure. La réalité du monde subatomique n’a de sens qu’en présence d’un observateur. Nous ne sommes plus des spectateurs passifs devant le drame majestueux du monde des atomes, notre présence en change le cours.

Bohr parlait de l’impossibilité d’aller au-delà des faits et résultats des expériences et mesures : « Notre description de la nature n’a pas pour but de révéler l’essence réelle des phénomènes, mais simplement de découvrir autant que possible les relations entre les nombreux aspects de notre existence[1]. » La mécanique quantique relativise radicalement la notion d’objet en la subordonnant à celle de mesure, c’est-à-dire à celle d’événement. De plus, le flou quantique impose une limite fondamentale à la précision des mesures. Heisenberg a démontré qu’il existera toujours une incertitude soit dans la position, soit dans la vitesse d’une particule. La mécanique quantique a fait perdre à la matière sa substance. Par là, elle rejoint la notion de vacuité bouddhiste. »

Trinh Xuan Thuan, Le cosmos et le lotus, Le livre de Poche, 2011, pp. 214-216

 

« N’acceptez pas mes enseignements par simple respect pour moi. Analysez-les comme l’orfèvre analyse l’or : en le frottant, le découpant et le fondant. » (Bouddha Sakyamuni)

[1] Niels Bohr, Atomic Theory and the Description of Nature, Woodbridge, Conn.: Ox Bow Press, 1987.