« Le bouddhisme n’est pas une religion qui se prête bien aux croisades idéologiques. À quelques exceptions près, comme dans le Japon de la deuxième guerre mondiale, le Bouddhisme a rarement été instrumentalisé à des fins guerrières. À l’époque, une interprétation éhontée du concept de vacuité avait servi à justifier, sur le plan idéologique, la folie guerrière et les attentats-suicides. Quelques maîtres zen japonais argumentaient : « Si tout n’est qu’illusion, personne n’est tué en temps de guerre ! ». C’est absurde. En effet, l’expression « non-soi » ne signifie pas que nous n’existons pas. Chaque feuille d’un arbre est unique. Son existence personnelle est unique. Cette feuille est tout à fait différente des autres. La vacuité signifie seulement que la feuille ne peut exister par elle-même, complètement coupée du reste du monde. Bien au contraire : elle dépend profondément de toutes les autres choses, qui l’interpénètrent à différents niveaux. Ici, nous transcendons les frontières du temps et de l’espace. Ici a lieu ce que les Chrétiens décriraient peut-être comme une expérience mystique. Nous pouvons nous servir d’un moi illusoire, mais si nous voulons le conserver ou le défendre, fût-ce par la violence, nous créons de la souffrance – pour nous-mêmes et pour les autres. Cela se fait aux dépens de la nature ou d’autres personnes – ce qui revient à la même chose. »

 

Marcel Geisser, Die Buddhas der Zukunft, Kösel, München, 2003, p. 41