Au fond, en quoi la disparition de certaines espèces (d’oiseaux) pose-t-elle problème? Nous avons joué les avocats du diable auprès de Paul Galand, docteur en Sciences zoologiques, vice-président du WWF-Belgium.

Les dinosaures ou les mammouths ont disparu sans que cela ne cause un effondrement général de la vie sur terre. Pourquoi la disparition de certaines espèces est-elle si problématique aujourd’hui ?

Il y a effectivement eu par le passé cinq ou six extinctions massives et brutales, parfois de familles entières, causées par un changement brutal des conditions – des conditions climatiques par exemple. Mais le système-vie avait un temps de réponse. Ce temps de réponse, c’est la sélection dans ce qui, par chance, peut survivre dans les nouvelles conditions. Ces individus écrivent alors une autre histoire de l’évolution que celle qui était potentiellement inscrite dans l’histoire. Des espèces, des groupes ou des individus qui n’auraient eu aucune chance dans l’ancien système en avaient soudain une. Ainsi, la chance des mammifères a été la disparition des dinosaures. Nous ne serions pas là s’il n’y avait pas eu ces catastrophes. La nouveauté avec la sixième extinction, que nous connaissons en ce moment, c’est la vitesse de destruction des environnements, et du coup des espèces. D’après certains calculs, elle est dix mille fois plus rapide que le temps de réponse des systèmes! On ne peut donc pas extrapoler une histoire du passé vers le futur. La vie s’en est toujours tirée, mais ça ne veut pas dire qu’elle s’en tirera toujours.

On pourrait donc se retrouver un jour dans un monde sans oiseaux ?

Parfaitement. Alors, on pourrait s’en fiche, parce qu’on ne les aime pas, parce que c’est surtout le sort des mammifères qui nous attristent – parce qu’ils nous ressemblent assez… Mais ce n’est pas possible, parce que l’écologie, ce n’est pas un système philosophique, c’est une science! Cette science dit que dans la nature, les choses se sont construites de telle manière qu’il y a un jeu d’interactions entre chaque espèce et son environnement, végétal et animal. Et que si l’on supprime un des éléments, ça peut – ou ça peut ne pas… – avoir des conséquences catastrophiques. On se trouve devant un échafaudage de boîtes de conserve: si vous êtes roublard, vous pouvez peut-être enlever une ou deux boîtes au-dessus de la pile sans que ça se remarque, mais si vous les prenez en bas, tout le système s’écroule.

Les écosystèmes pourraient survivre sans oiseaux ?

Je ne le crois pas. Mais supposons qu’ils s’en tireraient quand même… Ces oiseaux vivaient dans un certain monde, dans lequel je vis aussi. Si vous vous promenez dans un bois et que, comme dans un film d’horreur, des oiseaux tombent morts à vos pieds, n’allez-vous pas vous inquiéter ? Le laboratoire naturel que constitue la faune sauvage nous envoie des signaux d’alarme. Je trouve qu’il faudrait s’en inquiéter…

 

Propos recueillis par WILLIAM BOURTON, Le Soir, 5 novembre 2014, p. 19