Le vénérable Ananda demanda au Bouddha :

– Vénéré Maître, [si tous les dharmas, tous les phénomènes sont vides, si donc] la naissance et la mort sont vides, pourquoi dites-vous si souvent que tous les dharmas sont impermanents, naissent et disparaissent constamment ?

– Ananda, à un niveau conceptuel et relatif, nous parlons de dharmas naissant et disparaissant, mais, du point de vue de l’absolu[1], ils sont, par nature, ni nés ni morts.

– S’il vous plaît, Vénéré Maître, expliquez-nous ceci.

– Ananda, prenez l’exemple de l’arbre de la Bodhi que vous avez planté en face de la salle de Dharma. Quand est-il né ?

– Vénéré Maître, il est né il y a quatre ans, au moment même où la graine a donné des racines.

– Ananda, avant cela, l’arbre existait-il ?

– Non, Vénéré Maître, pas avant cela.

– Voulez-vous dire qu’il a surgi du néant ? Un quelconque dharma peut-il naître du vide ?

– Ananda demeura silencieux. Le Bouddha poursuivit :

– Ananda, il n’y a aucun dharma dans tout l’univers qui surgisse du néant. Sans la graine, il n’y aurait pas eu d’arbre de la Bodhi. Il est la continuation de la graine. Avant que la graine ne plonge ses racines dans la terre, l’arbre de la Bodhi était déjà présent en elle. Si un dharma existe déjà, comment peut-il naître ? La nature de l’arbre de la Bodhi est dépourvue de naissance.

– Ananda, après que la graine a plongé ses racines dans la terre, meurt-elle ?

– Oui, Vénéré Maître, afin de donner naissance à l’arbre.

– Ananda, la graine ne meurt pas ! Mourir veut dire passer de l’existence à la non-existence. Y a-t-il un seul dharma dans tout l’univers pouvant aller de l’existence à la non-existence ? Une feuille, un grain de poussière, un filet de fumée d’encens – rien de cela ne peut passer de l’existence à la non-existence. Tous ces dharmas se transforment simplement en d’autres dharmas. C’est ce qui arrive aussi à la graine bodhi. Elle ne meurt pas et se transforme en arbre. La graine et l’arbre sont tous deux sans naissance et sans mort. Ananda, la graine et l’arbre, vous, moi, les bhikkhus, la feuille, un grain de poussière, un filet de fumée d’encens – tous, nous sommes sans naissance et sans mort.

– Ananda, tous les dharmas sont sans naissance ni mort, qui ne sont que des concepts mentaux. Tous les dharma ne sont ni pleins ni vides, ni créés ni détruits, ni souillés ni immaculés, ni croissant ni décroissant, ni allant ni venant, ni un ni plusieurs. Tout ceci n’est qu’illusion !

– Ananda, ne vous êtes-vous jamais arrêté au bord de la mer pour observer les vagues naître et mourir à la surface de l’eau ? La non-naissance et la non-mort sont comme cette eau, comme ces vagues. Ananda, il y a de longues et de courtes vagues, de hautes et de basses. Les vagues naissent et disparaissent, mais l’eau reste. Sans eau, il n’y aurait pas de vagues. Les vagues retournent à l’eau. Elles sont l’eau, l’eau est les vagues. Bien qu’apparaissant et disparaissant, si les vagues comprenaient qu’elles sont elles-mêmes de l’eau, elles transcenderaient les notions de naissance et de mort, ne se feraient plus de soucis, n’auraient plus peur, ou ne souffriraient plus à cause de la naissance et de la mort.

– Bhikkhus, la contemplation sur la nature vide de tous les dharmas est extraordinaire car elle mène à la libération de toute peur et toute souffrance. Elle vous aidera à transcender le monde de la naissance et de la mort. Pratiquez cette contemplation de tout votre être.

 

Thich Nhat Hanh, Sur les traces de Siddharta, POCKET, 1998, pp. 381-383

[1] Celui des êtres éveillés qui sont libérés des concepts (existence, non-existence, naissance et mort, etc.)