Le Bouddha s’adresse à Ananda en présence de la sangha.

– Ananda, j’ai souvent traité de la vacuité et de la contemplation de la vacuité qui est une merveilleuse méditation aidant à transcender la souffrance, la naissance et la mort. Aujourd’hui, je vais vous en dire un peu plus sur cette contemplation.

Nous somme assis actuellement, tous ensemble, dans la salle de Dharma. Il n’y a ici ni marché, ni buffle, ni village, seulement des bhikkhus assis, écoutant un enseignement sur le Dharma. Nous pouvons dire que cette salle est vide de ce qui ne s’y trouve pas, et qu’elle ne contient que ce qui y est véritablement. La salle de Dharma est vide de marché, de buffle et de village mais contient des bhikkhus. Êtes-vous d’accord pour déclarer cela exact ?

– Oui, Vénéré Maître

– Après cet exposé sur le Dharma, nous allons quitter cette salle. Alors, celle-ci sera vide de marché, de buffle, de village et de bhikkhu. Êtes-vous d’accord pour déclarer cela exact ?

– Oui, Vénéré Maître, alors la salle de Dharma sera vide de toutes ces choses.

– Ananda, « plein de » signifie « plein de quelque chose » et « vide » veut dire « vide de quelque chose ». Les mots plein et vide n’ont pas de sens par eux-mêmes.

– S’il vous plaît, Vénéré Maître, pouvez-vous approfondir cette notion ?

– Considérez ceci : « vide » veut toujours dire « vide de quelque chose » (…). Nous ne pouvons pas dire que la vacuité est quelque chose existant indépendamment. Il en est de même de la plénitude. (…) La plénitude n’est pas quelque chose existant de manière indépendante. (…) Il en est de même pour tous les dharmas. Si nous disons que les dharmas sont pleins, de quoi sont-ils pleins ? Si nous déclarons que les dharmas sont vides, de quoi sont-ils vides ?

Bhikkhus, « vide » veut dire « vide » d’un soi séparé, autonome, immuable. Quand je dis « les dharmas sont vides », j’entends par là qu’ils n’ont pas une identité permanente, autonome et immuable. Voilà ce que signifie la vacuité de tous les dharmas. Les dharmas sont sujets au changement et à la dissolution. On ne peut donc pas dire qu’ils possèdent un soi séparé et indépendant. « Vide » signifie « vide d’un soi »

Bhikkhus, aucun des cinq agrégats ne possède de nature immuable et permanente. Tous – le corps, les sentiments, les perceptions, les formations mentales, et la conscience – n’ont pas de soi séparé ni de nature immuable et permanente. (…)

Ananda prit à nouveau la parole :

– Nous comprenons que tous les dharmas n’aient pas de soi séparé, mais alors, Vénéré Maître, existent-ils vraiment ?

Le Bouddha baissa lentement le regard et désigna du doigt un bol d’eau posé devant lui. Il demanda à Ananda :

– Pouvez-vous me dire si ce bol est plein ou vide ?

– Vénéré Maître, il est plein d’eau.

– Ananda, allez vider l’eau.

Le vénérable s’exécuta et revint avec le bol vide. L’Éveillé le souleva et le retourna.

– Ananda, maintenant, est-il plein ou vide ?

– Vénéré Maître, il n’est plus rempli. Il est vide.

– Ananda, êtes-vous certain de cette assertion ?

– Oui, Vénéré Maître, je suis sûr que le bol est vide.

– Ananda, certes, ce bol n’est plus rempli d’eau, mais il est plein d’air. Vous avez déjà oublié ! « Vide » veut dire « vide de quelque chose », et « plein » signifie « plein de quelque chose ». Dans ce cas, le bol est vide d’eau mais plein d’air.[1]

– Je comprends, à présent.

– Excellent ! Ananda, ce bol peut-être plein ou vide. Pour qu’il y ait vacuité ou plénitude, il faut la présence du bol. Sans lui, il n’y aurait ni vacuité ni plénitude. Il en est de même avec la salle de Dharma. Pour qu’elle soit vide ou pleine, il faut d’abord qu’elle existe.

 

Thich Nhat Hanh, Sur les traces de Siddharta, POCKET, 1998, pp. 375-377

[1] “ni vide ni plein » : le bol est vide d’une nature propre, mais plein de tout l’univers. Plein de tout l’univers, mais vide d’une nature propre. Soit, de manière absolue, ni vide ni plein. (MD)