Le silence qui suit l’audition d’une symphonie de Mozart est encore du

Mozart ; le silence auquel aboutit un mystique chrétien est un silence

chrétien, et le silence du Bouddha est la quintessence du bouddhisme.

P.-F. de Béthune

 

« Dans la tradition du ch’an chinois (qui deviendra le zen au Japon) le rapport aux textes sacrés est très particulier. (…) L’école ch’an s’est en effet développée en réaction contre une évolution du bouddhisme chinois devenu très scholastique et où les érudits discutaient sans fin sur les diverses interprétations des textes, ajoutaient commentaire sur commentaire, au risque de négliger l’expérience. Aussi la définition de la méthode ch’an, un quatrain attribué à son fondateur Bodhidarma (contemporain de saint Benoît), est-elle très abrupte : ‘Une transmission spéciale, en dehors des Écritures, ne s’appuyant ni sur les textes ni sur les mots : aller directement au cœur de l’homme, voir sa vraie nature et devenir Éveillé.’

On ne s’étonnera donc pas que l’élément le plus important de la méthode spirituelle zen soit le zazen, la méditation silencieuse et sans objet pratiquée hors du temple, dans le zendo, la ‘salle [de la méditation]’. Cette pratique prend beaucoup plus de temps que la récitation des sutras. Le soir en particulier, après une journée de travail manuel éprouvant et un bain, les moines se rassemblent dans le zendo pour plusieurs heures de méditation. L’obscurité descend peu à peu et le silence se fait toujours plus profond. C’est le moment le plus important, celui où les moines approchent le plus du cœur du bouddhisme qui est pur silence ou vacuité (ku).

Le zazen est d’abord une attitude physique, une posture du corps qui assure un maximum de silence. Le bouddhisme fait confiance au corps car une telle posture paisible permet de rester longtemps immobile et le silence du corps contribue grandement au silence des pensées, des sentiments, de l’imagination et même de la volonté. En effet, il ne s’agit pas de vouloir obtenir quoi que ce soit, mais simplement de coïncider avec la vie qui traverse la respiration en ce moment. C’est ainsi seulement que l’on peut ‘aller directement au cœur de l’homme’. On ne peut atteindre le ‘cœur’ (shin ou koroko) qu’en le dénudant de tout ce qui l’enveloppe et l’étouffe. La pratique du zazen pendant de longues heures s’appelle effectivement sesshin, littéralement : ‘toucher le cœur’. Les pensées, les réflexions, les sensations et les volitions sont importantes et indispensables dans la vie courante, mais si, pendant le zazen, on peut quelquefois remonter (pour ainsi dire) en amont de tout cela, et atteindre la source de l’être, tout le reste en est comme purifié et régénéré. Et c’est la pratique du silence qui permet alors qu’affleure l’essentiel, débarrassé de tout revêtement adventice.

La grande différence qui distingue la tradition du zen de toutes celles de l’Occident apparaît ainsi clairement : alors qu’en Occident l’on fait d’abord confiance à la Parole, le zen fait d’emblée confiance au Silence. Les deux démarches spirituelles vont donc en sens inverse : dans le zen il ne s’agit pas, comme en christianisme, de développer et approfondir la méditation des textes sacrés, pour atteindre par étapes à la contemplation et à une compréhension intuitive de la Vérité. Au contraire, c’est la plongée directe dans le silence qui purifie l’esprit et permet la prise de conscience intuitive des vérités du bouddhisme. Le silence n’est donc pas seulement un environnement pour la parole ; il n’offre pas seulement de belles marges à l’énoncé de la doctrine : il est au centre de l’attention du méditant, parce que le bouddhisme zen croit en la fécondité du silence. »

 

P.-F. de Béthune o.s.b., Prière chrétienne et prière bouddhique, paru dans Chemins de dialogue, n° 35 (2010) et repris dans la revue Voies de l’Orient, n° 130, janvier – mars

2014, pp. 26-29 / Site Web des Voies de l’Orient : http://www.voiesorient.be