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« Lors d’un enseignement du soir, maître Dōgen nous a dit :

Jadis, un général nommé Lu-zhong-lian vivait dans le pays dirigé par Pingyuan-jun, et il avait entièrement pacifié les ennemis du régime. Quand Pingyuan-jun voulut lui donner en récompense une grande quantité d’or et d’argent, le général Lu-zhong-lian eut l’audace de ne rien accepter en déclinant la faveur par ces paroles : ‘La voie d’un général ne consiste qu’à être habile à défaire l’ennemi. Il n’est pas question de vouloir en recevoir quoi que ce soit en prime.’ Lu-zhong-lian devint célèbre pour son intégrité.

Pour les gens du commun[1], évidemment, être sage consiste seulement à bien pratiquer soi-même sa propre voie. Ils n’en attendent rien en échange. Apprentis de l’Éveil, ayez la même circonspection. Ne pensez pas qu’en entrant dans la voie de bouddha, il pourrait y avoir quelque chose à obtenir en échange de toutes vos pratiques pour appréhender la Réalité de bouddha. Dans tous les enseignements bouddhiques et profanes, il ne s’agit que d’avancer sans rien chercher à atteindre. »

Dōgen Zenji, Shōbōgenzō Zuimonki, Tr. Kengan D. Robert, Sully, 2001, p. 85

[1] C.-à-d. nous tous qui lisons ce texte.

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Le non-agir des taoïstes n’a rien à voir avec la forme du ‘rien faire’ décrite ci-dessous … qui elle aussi a ses mérites !

 

‘Depuis quelques années, les recherches en neurosciences nous aident à comprendre le fonctionnement de notre cerveau, et donc, en partie, celui de notre esprit. Récemment on a découvert l’existence dans notre cerveau d’un ensemble de zones reliées entre elles en réseau, et qu’on a nommé ‘réseau par défaut’. Pourquoi ce terme ? Parce qu’il s’agit des zones du cerveau qui s’activent lorsque nous ne faisons rien. Pas d’action, pas de distraction, pas de réflexion. Rien du tout.

Eh oui ! Lorsque nous ne faisons rien, notre cerveau continue de travailler à sa façon. À quoi sert ce ‘réseau par défaut’ ? On commence aujourd’hui à le comprendre : il semble que notre cerveau profite de nos moments de non-action pour réexaminer nos souvenirs et nos expériences, les classer, les archiver, établir des liens entre passé et présent, présent et futur. Bref, il se livre à tout un tas d’activités automatiques précieuses, un peu comme lorsque nous prenons du temps pour ranger notre maison ou songer au cours de notre vie.

Il semble aussi que ces moments où nous permettons à notre cerveau d’être en roue libre soient très importants pour l’intelligence sociale et le sens moral, car ils nous amènent à revivre intérieurement tous nos comportements, nos échanges, à évaluer leurs conséquences, à leur attribuer un sens, etc. Il est donc capital, vital, que notre ‘réseau par défaut’ fonctionne de manière régulière.

Or, nos modes de vie modernes le malmènent, et éliminent peu à peu son ‘biotope’ : les moments de non-action. De plus en plus, nous avons la possibilité de tout le temps ‘faire’ des choses : en attendant, en voyageant, même lorsque nous pourrions prendre du repos, ne rien faire, nous faisons quelque chose, nous surfons sur Internet, nous regardons nos SMS ou nous en envoyons. De manière quasi permanente, nous écoutons de la musique, nous recevons ou cherchons des informations : nous sursollicitons notre cerveau par des actions ou distractions à jet continu.

Au début, cela ressemble à un enrichissement de nos vies. À la sortie, nous découvrons qu’il s’agit d’un appauvrissement, et que nous y perdons nos capacités d’intériorité et de bien-être. Plusieurs études ont ainsi montré qu’il était important d’apprendre à nos enfants à ne rien faire, au lieu de vouloir sans arrêt remplir leur emploi du temps, ou de les abandonner devant leurs écrans. Quand on est devant son écran, on ne se repose pas, on ne fait pas ‘rien’, on fatigue son cerveau (parfois pour des activités qui n’en valent vraiment pas la peine). On soupçonne aussi notre incapacité moderne à ne rien faire de représenter un facteur de stress et de diminuer nos capacités au bonheur.

Le parallèle avec l’alimentation est frappant : notre vie moderne nous incite aussi à trop manger en mettant à notre disposition trop de nourriture, trop facilement accessible, en permanence. De ce fait, nous mangeons trop, trop vite, tout le temps. Alors que nous avons besoin aussi de digérer, voire régulièrement de jeûner.

De même, informations et distractions représentent une nourriture cérébrale trop abondante, trop constante. Notre cerveau a lui aussi besoin de digérer (notre vie), et lui aussi a besoin de périodes de jeûne (d’informations et de sollicitations). Offrons-lui donc des moments de calme, de non-action, de contemplation. Dans les salles d’attente, les transports en commun, régulièrement dans la journée, permettons-lui de se reposer. Car ce repos sera guérisseur et fécond…

Christophe André, Ne rien faire, KAIZEN, juillet-août 2014, p. 63

Christophe André est médecin psychiatre. http://www.christopheandre.com

Il n’y a qu’une vue fausse : la conviction

que ma vision est la seule correcte.

Nagarjuna

« D’un point de vue bouddhiste, c’est la force de l’identification, la force de l’illusion d’un moi qui est à l’œuvre dans le fanatisme. Un nourrisson n’a aucune notion d’un moi, et ce, en dépit du fait qu’il est, d’emblée, un individu à part entière. Ce n’est qu’en grandissant que les êtres humains construisent progressivement l’idée d’un moi. Cette idée repose sur notre capacité à nous percevoir et à percevoir le monde et à réfléchir à ces perceptions. Le Bouddha compare cela aux éléments qui constituent une maison. Pour construire une maison, il faut des fondations, des murs, des portes, des fenêtres et un toit. De même, nous construisons une maison que nous appelons « moi ». Nous nous identifions à notre corps, à notre apparence, à notre sexe, à nos origines, à nos pensées, à nos sentiments, à nos convictions. Nous sommes persuadés que, sans identification à ces caractéristiques, nous ne serions pas ceux que nous sommes. Il est hallucinant de voir comment ce moi fait feu de tout bois pour se renforcer constamment dans la conviction d’un moi permanent et immuable. Ce qui ne veut absolument pas dire que chaque être ne soit pas un individu à part entière ! Ce n’est aucunement de notre personnalité qu’il est question ici. Chacun de nous est unique – c’est indéniable – et il n’en serait pas autrement si nous étions clonés. Même deux clones ne sont pas parfaitement identiques, parce qu’ils vivent dans deux espaces-temps légèrement différents.

Ce n’est pas le caractère unique des individus qui est source de souffrance, mais c’est le fait que nous nous cramponnions à l’idée d’un moi fixe, immuable, et l’égocentrisme qui en découle. Certains en tirent la conclusion qu’il faut détruire, ou à tout le moins déconstruire, ce moi et toute personnalité. Mais nous n’avons pas besoin d’en arriver là. Il suffit de voir cette illusion pour ce qu’elle est : une sorte de bulle de savon dans laquelle se reflète le monde sous les apparences de la réalité. Une fois bien établie, cette illusion du moi tend à gonfler, se présentant comme une entité réelle, bien distincte, avec une substance propre. Elle commence à se protéger contre les attaques, à se défendre. Pour cela, elle se sert de tout ce dont elle peut se saisir : la religion, la politique, les théories sociales, l’art ou les représentations esthétiques. Elle se définit par l’attraction ou par l’identification : « Je suis cela, cela m’appartient. » Ou elle se renforce par le rejet : « Je n’ai rien à voir avec cela, je suis totalement différent. » Non seulement nous sommes convaincus d’avoir raison, mais nous ressentons toute autre position comme une attaque et une menace. »

 

Marcel Geisser, Die Buddhas der Zukunft, Kösel, München, 2003, pp. 27-28

Le sujet de la méditation est de dissoudre la fixation sur nous-même. À travers la méditation, nous commençons à prendre le pli de vivre avec une attitude sans saisie, donc sans attente de résultat, sans volonté d’atteindre quoi que ce soit.

Évitez de vous laisser prendre au piège des idées au sujet de vous-même, au sujet de la pratique ou au sujet du résultat de la pratique.

(1) Ne vous (r)accrochez pas à une identité figée de vous-même en tant que personne bonne ou mauvaise, capable ou incapable. Libérez-vous de toute idée sur vous-même, de tout souci vous concernant. Trop souvent pendant zazen nous nous racontons toutes sortes d’histoires sur le fait d’être bon ou mauvais, capable ou incapable. En fait, nous passons ainsi pas mal de temps à jouer la star de notre propre film. Ou bien nous passons notre temps à planifier, à nous désoler, à essayer d’améliorer les choses, etc. Bref, à renforcer notre centrage sur nous-même plutôt qu’à le ‘dissoudre’.

Au lieu de vous raccrocher à une identité limitée de vous-même, faites de votre mieux pour vous observer ce qui se passe, minute après minute. Si vous observez simplement au lieu de vous fixer sur une idée figée de vous-même, la méditation va commencer à mettre sérieusement à mal cette identité. Vous allez commencer à avoir des doutes sur le fait d’exister sur un seul mode; vous allez voir que  ‘qui vous êtes’ ou ‘comment vous êtes’ change, et change constamment. Vous arrivez déprimé au dojo, après dix minutes d’assise, vous vous souvenez des achats que vous avez faits le matin et vous voilà satisfait. Pendant kin hin, vous vous inquiétez de savoir qui est cette nouvelle personne devant vous. Que vous n’avez jamais croisée En vous rasseyant, vous vous lamentez sur le fait d’avoir mal au dos et deux minutes après, vous vous dites que le lendemain vous allez au cinéma et vous vous réjouissez. Le changement est continuel. Cela n’a rien d’anormal. Il suffit à chaque fois de revenir à la concentration sur l’ici-et-maintenant.

Observez simplement ce qui se passe, sans attente concernant ce que vous êtes censé être. Cette pratique, parfois appelée pratique du ‘non-soi’, consiste à lâcher toutes les attentes. Observez comment les pensées, les émotions changent. La méditation est le véhicule parfait pour voir comment nous changeons constamment.

(2) Ne faites pas de votre méditation un événement spécial. N’entrez pas dans une attitude de grand sérieux et de solennité. Ne saluez pas avec ostentation. Ne vous accrochez à aucune notion concernant la pratique. Méditer, c’est simplement s’asseoir sans idée préconçue sur la pratique. Nous suivons simplement les instructions, sans imaginer que la méditation doit être comme ceci ou comme cela. Nous observons sans juger, sans rien ajouter (= lâcher prise).

(3) Laissez tomber toute attente vous concernant. C’est une instruction simple. Pratiquez sans espoir de quelque sorte. L’espoir s’accompagne souvent de la peur. Peur que notre attente ne soit pas satisfaite. Si vous pratiquez avec espoir et peur, si vous pratiquez pour devenir ce que vous voudriez être, même s’il s’agit de devenir plus calme, plus aimant, plus empli de compassion, vous vous préparez des lendemains difficiles.

Si, après avoir médité, vous remarquez quelque chose que vous ressentez comme un résultat – par exemple, votre esprit est détendu, vous vous sentez plus ouvert à l’autre – relevez cela simplement comme une manifestation de l’impermanence et laissez passer. Ce n’est pas que de tels ressentis soient négatifs, mais si nous nous y accrochons, ils ne sont d’aucune utilité.

 

D’après Pema Chödron, La pureté en trois points, http://pema.free.fr/pch01.php3

Si vous êtes à la recherche d’un peu de lecture pour la fin de l’été, nous vous conseillons de jeter un oeil à l’interview d’Okumura Roshi, chef du Temple de Sanshin-Ji de Bloomington, Indiana, parue dans le magazine américain Tricycle l’hiver dernier et intitulée « Rien à gagner ». Michel Mokusho Deprèay, responsable du centre Shikantaza, en a traduit le texte en collaboration avec le Dôgen Institute de Sanshin-Ji.

Cette conférence est disponible sur notre site au format PDF, via ce lien (ou via Lectures => Conférences, « Rien à gagner », au bas de la page), ainsi que sur le site du Dôgen Institute.

Nous vous souhaitons une belle fin d’été et nous réjouissons de vous retrouver dès le 1er septembre!

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