« Pas plus que celui de ‘souffrance’, le mot ‘désir’ ne faisait partie du vocabulaire du Bouddha. Il vaudrait peut-être mieux employer le mot ‘soif’ pour traduire le terme que l’on trouve dans les textes (tanhâ) et résister à la tentation de le banaliser en se disant qu’on sait ce que c’est que d’avoir ‘soif’. En effet, ni vous ni moi (même en traversant la vallée de la Mort aux États-Unis !) n’avons jamais vraiment connu la soif, et pourtant nous avons eu envie de boire. Or, c’est loin d’être la même chose. On n’a vraiment soif que lorsque toutes les cellules du corps commencent à mourir par manque d’eau. Une personne dans cette situation ne peut plus penser qu’à boire, et tout son comportement en est radicalement modifié. Dire que le ‘désir’ est à l’origine de la souffrance n’exprime donc pas bien à quel point l’homme est prisonnier de cette ‘soif’. Mais une deuxième chose est encore plus importante. C’est que le ‘désir’ (la ‘soif’), qui est source de la souffrance, vient d’une manière de penser enracinée dans l’ignorance, d’une vision erronée du monde et de l’homme. Et cette erreur, cette ignorance spirituelle, nous l’avons déjà vu, c’est essentiellement la conviction – celle de chacun, sauf des êtres éveillés – que l’on peut échapper au caractère éphémère de toute chose ; d’où la ‘soif’ de s’affirmer, l’attachement aux choses, aux idées, aux personnes et surtout à soi-même. Le problème de fond, c’est que tout ce à quoi l’homme s’attache est une illusion qui ne peut en aucun cas servir de base à un comportement vraiment libérateur. »

 

Dennis Gira, Le Bouddhisme à l’usage de mes filles, Le Seuil, 2000, pp.70-71