« Selon l’explication classique, l’homme, c’est-à-dire l’individu, n’est qu’une combinaison de forces ou d’énergies physiques et psychiques entremêlées et en perpétuel changement. (Cette combinaison qui existe à dix heures, par exemple, et que nous appelons Paul, ne sera pas la même à dix heures plus une minute.) Les forces en question sont divisées en cinq groupes ou ‘agrégats’, pour utiliser le terme employé habituellement pour traduire un mot technique des textes anciens. Ce qui nous intéresse ici, c’est de voir quelles sont les diverses forces qui constituent l’individu et la raison pour laquelle un individu ainsi composé ne peut être ni permanent ni avoir d’existence propre (c’est-à-dire d’existence indépendante des autres existences). (…)

Le premier groupe comprend tout ce qui, dans l’individu, est d’ordre matériel. C’est la ‘corporéité’. Il s’agit des quatre grands éléments – la terre, l’eau, le feu, le vent – qui symbolisent la solidité, la liquidité, la chaleur et le mouvement. Ce groupe comprend également la matière dérivée, comme les organes sensoriels (par exemple, l’œil et le nerf optique) et les objets de ces organes (la couleur, la forme que l’œil voit). La question qui se pose est la suivante : ‘Est-ce qu’il y a quelque chose dans ce groupe qui ne soit pas impermanent, c’est-à-dire qui ne soit pas constamment en train de changer ?’ La réponse est ‘non’ (…). Il n’y a pas une seule cellule de notre corps, par exemple, qui ne se modifie à chaque instant qui passe. L’hypothèse de l’impermanence tient bon jusque-là.

Le deuxième groupe est celui des sensations. Les bouddhistes font un inventaire de toutes les sensations imaginables – agréables, désagréables ou neutres – qui résultent du contact des organes physiques avec leurs objets (le froid par exemple, qui résulte du contact de la peau avec l’eau du torrent). Parmi ces sensations, pensez-vous qu’il puisse y avoir quelque chose de permanent ? Encore une fois, il n’est pas besoin de réfléchir trop longtemps pour comprendre que la réponse ne peut être que ‘non’. Toute sensation dépend d’un organe matériel et ne peut donc pas échapper à l’impermanence qui caractérise tout ce qui est matériel. Vous entrevoyez là comment et pourquoi tout est interdépendant dans la vision bouddhiste des choses.

Quand nous arriverons au troisième groupe, c’est-à-dire à l’agrégat des perceptions, nous ne trouverons rien non plus qui puisse contredire la position bouddhiste concernant l’impermanence. En effet, toute perception, qui est en quelque sorte le fait de ‘nommer’ une sensation, dépend d’une manière ou d’une autre de cette sensation. Les notions de couleur, de son, d’odeur, de saveur…, et toutes les images mentales, changent selon les circonstances dans lesquelles se produit le contact entre un organe sensoriel et un objet. Vous en avez fait l’expérience mille fois. Pensez à la chaleur de cet été à Las Vegas : elle vous accablait au sortir des lieux à air conditionné. Pourtant, cette ‘chaleur’ vous aurait semblé rafraîchissante si vous l’aviez comparée à celle dont vous avez fait l’expérience le jour où nous nous sommes promenés quelques minutes dans le désert de la vallée de la Mort, il y a une dizaine d’années. Ce n’est donc pas dans cet agrégat non plus qu’on peut trouver quelque chose de permanent.

Ensuite il y a l’agrégat de la ‘volition’ ou des compositions psychiques. Il comprend tout acte volontaire, toute impulsion, toute émotion consciente ou refoulée. Ici encore, tout est toujours en train de se modifier parce que tout dépend, directement ou indirectement, des organes sensoriels, des sensations et des perceptions.

Enfin, il y a l’agrégat de la conscience ou de la connaissance. Il serait peut-être plus exact de parler des consciences, car dans le bouddhisme, pour chaque organe, il existe une conscience : la conscience de l’œil, la conscience de l’oreille, etc. On place également la conscience ou la connaissance mentale dans ce groupe. Vous serez peut-être tentées de chercher là, dans la conscience, ce qui échappe à l’impermanence. Or c’est là, en réalité, que l’homme est, pour ainsi dire, le moins permanent. Car les données innombrables qui entrent dans la conscience à travers les contacts avec le monde, les diverses sensations… font qu’elle se modifie elle aussi à chaque instant. »

 

Dennis Gira, Le bouddhisme à l’usage de mes filles, Seuil, 2000, pp. 92-95