Entretien d’Alexandre Jollien, philosophe, avec Bernard Campan, comédien, auteur et réalisateur

B.C. : « [Le déclic pour passer à la pratique spirituelle fut pour moi la lecture des premières lignes d’un chapitre d’Arnaud Desjardins[1] intitulé « L’acceptation ».] Cela a tout de suite fait écho en moi : l’acceptation de la vie, le oui à la vie… (…) Le oui à la vie a été le déclic.

A.J. : C’est alors que la pratique s’est installée ?

B.C. : Elle est venue quand j’ai pris conscience de tous les refus que j’opposais à la vie telle qu’elle est. Au départ, les refus on les voit peu. Puis progressivement, on se rend compte que le quotidien est tissé de refus, ainsi que des petites émotions, plus ou moins subtiles, qui y sont liées. Ma pratique a finalement consisté, au début, à prendre conscience de mon être, du goût d’exister, de vivre, d’être vivant tout simplement. Et de déceler qu’à chaque refus on passe à côté du vivant. Chaque refus est inconscient. Il nous entraîne dans notre propre monde, qui n’est pas le monde réel, dans ce sommeil dont parle beaucoup les philosophies hindoues : le monde du sommeil, de l’illusion, et de l’esclavage, car on devient alors esclave de son propre monde.

A.J. : Finalement, tu étais dans le non ?

B.C. : Oui… ! Refuser la vie telle qu’elle est, c’est être dans le non. C’est rediscuter en permanence ce que la vie me propose à chaque instant, et par là même résister en permanence au réel. J’ai bien aimé certains passages du Réel et son double[2] de Clément Rosset. Il dit qu’on superpose toujours au réel un commentaire qui corrige en permanence le réel en ce qu’il devrait être. L’une des phrases clés de l’enseignement de Swami Prajnanpad pour nous aider à retourner au réel, c’est : « Non pas ce qui devrait être, mais ce qui est. » On est en permanence en discussion avec le réel, en permanence dans : « Ce serait mieux autrement », « Il aurait mieux valu que ça soit comme ça », etc.

A.J. : Mais en quoi c’est mal ?

B.C. : C’est mal déjà parce que cela nous fait du mal. Cela crée une tension supplémentaire. Un de nos amis communs appelle cela une « crise d’impossibilité ». Car on remet en question ce qui est. Et à rediscuter sans cesse ce qui est, on ne peut qu’être dans une perte d’énergie énorme, une usure considérable. Alors que si c’est ce qui est, c’est indiscutable. Voilà, en ce sens déjà, c’est mal. En outre, on risque de rester enfermé dans ce processus, parce qu’on peut toujours argumenter intellectuellement : « Mais je sais bien que la réalité est comme ça. » Et là, on peut être prisonnier d’une illusion très subtile : « Je comprends bien la réalité, et je l’accepte. » Sauf qu’on est dans une sorte de résistance qui est la résignation et pas l’acceptation.

Alors qu’être dans le oui, c’est s’ouvrir à ce que la vie est, à ce que la vie nous propose, à la fois extérieurement – les faits, les événements, les situations – et intérieurement – les émotions, les humeurs. Le non à la vie, c’est le non à la vie tout entière : à l’extérieur de nous telle qu’on la conçoit et à l’intérieur de nous telle qu’on la reçoit.

J’étais dans un commentaire permanent de la vie qui résistait à ce qu’elle me proposait. Et tout à coup, j’ai senti que je pouvais cesser de résister et aller dans son sens. Changer radicalement de  direction. »

 

Alexandre Jollien, Le métier d’homme, suivi d’un entretien

avec Bernard Campan, Points Essais, Paris 2013, pp. 102-105


[1] A.D., À la recherche du soi, plus particulièrement le tome 1, Adhyatma yoga, Paris, La Table Ronde, 1986 ; « Pocket », 2011

[2] Le Réel et son double. Essai sur l’illusion, Paris, Gallimard, 1985 ; « Folio Essais », 1993.