« Derrière la diversité des traditions bouddhiques et de leurs expressions culturelles, y a-t-il une unité, un fonds commun qui se dégage ? Si l’on ne regarde que les formes extérieures ou les rites, on peut être tenté de répondre par la négative ou, pire encore, de considérer que certains types de bouddhisme, les plus épurés par exemple, constitueraient le véritable bouddhisme, tandis que d’autres, plus sophistiqués et très colorés par les rituels, en seraient des formes dégénérées. Dans ce piège grossier, nombre d’Occidentaux sont tombés qui considèrent des approches telles que le zen ou des formes simplifiées du Theravâda comme plus authentiques ou plus proches d’une tradition originelle que le bouddhisme tantrique du Tibet par exemple. (…) Plus d’un adepte du Zen occidentalisé serait surpris de découvrir au Japon combien la vie des monastères zen est une longue succession de rituels rythmées par les récitations quotidiennes de sûtra et de dhârani, longs mantra issus bien souvent de la tradition tantrique, et par l’abondance des prières funéraires commanditées par les fidèles à l’occasion de la mort d’un proche. (…) [En fait,] ce n’est pas la présence ou l’absence de rituels qui constitue un critère de différentiation entre vrai bouddhisme et bouddhisme dégénéré, d’autant plus que l’on trouve des rituels dans toutes les formes du bouddhisme asiatique. La prétention même de pouvoir se passer de rituels est une expression de la naïveté moderne. La vie quotidienne de l’homme n’est-elle pas elle-même truffée de rituels ? Rituel du petit déjeuner, rituels sociaux entre collègues sur les lieux de travail, etc. Les gestes rituels, même si la plupart d’entre eux sont profanes, rythment la vie de l’homme. Or, la fonction du rituel dans une religion est d’incarner dans l’espace et le temps les principes spirituels de la doctrine. Cela n’est bien entendu possible que si le rituel en question est accompli en pleine conscience. La question véritable n’est pas la présence ou l’absence de rituels dans le bouddhisme mais de savoir si lesdits rituels sont effectués comme des pratiques spirituelles à part entière, en esprit et en gestes. Que ces rituels soient accomplis par des Asiatiques ou des Occidentaux, le problème reste le même : le rituel est-il une simple attitude traditionnelle qui fraye avec la superstition et l’ignorance ou bien est-il l’expression extériorisée de l’authentique spiritualité de l’officiant ? Cette signification profonde du rituel nous renvoie encore une fois à l’essence des enseignements spirituels et à leur intégration dans l’existence. »

Philippe Cornu, La terre du Bouddha, Seuil, 2004, p. 14-15