« C’est un lieu commun pseudo-linguistique de faire dériver le terme religio, original latin de religion, de religare, verbe qui veut dire relier. L’idéologie bien-pensante qui est sous-jacente à cette étymologie chrétienne fort répandue est que l’essence de la religion est d’unir, ce que Jean Delumeau généralise à toutes les religions du monde dans une visée explicitement fraternisante et concordiste. Or il s’agit d’une erreur linguistique, religare donnant religatio, alors que religio vient de relegere, ce que note Cicéron dans un texte décisif cité par Émile Benveniste comme le texte « qui doit dominer toute discussion ». Les « religieux » sont ceux qui observent scrupuleusement les cultes, et le premier sens de religio semble vouloir dire scrupule. Et ceci est fort intéressant car la langue latine semble indiquer une dimension subjective de la religio : le scrupule de conscience. Mais chez les Romains, ce scrupule concerne l’observation méticuleuse des rituels, la religion romaine étant un cas particulièrement frappant de religion sociale. Avec le christianisme le scrupule, donc la religio change d’objet ; il devient la conscience du lien entre le croyant et son Dieu. Benveniste fait observer que c’est seulement avec le christianisme qu’intervient la fausse étymologie qui dérive religio de religare. Le déplacement de sens est significatif. Mais la limite de l’analyse terminologique est patente : c’est que la religion implique en fait la dimension communautaire et sociale et la dimension subjective personnelle.

Dériver religion de religare (relier) est un contre-sens philologique plein de sens philosophique. En effet la religion apparaît inter-personnelle ou intersubjective, ce qui est gros de conséquence. Si la religion désigne la relation de l’homme à Dieu, individuellement et collectivement, c’est que la relation est première, de telle sorte que la religion n’est plus ni sociale ni individuelle, mais qu’elle dépasse cette opposition comme lien intersubjectif par excellence. »

Jean-Louis Vieillard – Baron, La Religion et la cité, Éd. du félin, 2011, p. 133-135

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