« Je crois qu’il convient d’établir une distinction importante entre religion et spiritualité. J’associe la religion avec la croyance au salut tel que le promet telle ou telle confession, en accord avec l’acceptation d’une réalité métaphysique ou surnaturelle pouvant éventuellement inclure l’idée de paradis ou de nirvana, et comprenant l’enseignement de dogmes, de rites et de prières. J’associe la spiritualité avec ces qualités de l’esprit humain – amour et compassion, patience, tolérance, pardon et sens de la responsabilité – qui apportent le bonheur à autrui en même temps qu’à soi-même. Alors que, tout comme les rites et les prières, les questions de nirvana et de salut sont directement liées à la foi religieuse, il n’en va pas nécessairement de même pour ces qualités intérieures. Aussi n’y a-t-il aucune raison pour que l’individu ne puisse les développer, même à un haut degré, sans avoir recours à aucun système de croyance religieux ou métaphysique. C’est pourquoi il m’arrive de dire que la religion est peut-être quelque chose dont on peut se passer. Ce qui, en revanche, est indispensable, ce sont ces qualités spirituelles fondamentales.

Ceux qui pratiquent une religion sont bien sûr en droit de prétendre que ces qualités, ou vertus, sont les fruits d’un effort religieux authentique, et que leur religion s’emploie à les développer à travers la pratique spirituelle. Pourtant, ce en quoi cette pratique consiste est un sujet de confusion parmi les croyants aussi bien que les non-croyants. Le souci du bien-être d’autrui est l’élément unificateur des qualités que je qualifie de « spirituelles ». En tibétain, nous parlons de shen pen kyi sem, qui signifie « idée d’aider les autres ». Or, si l’on y réfléchit, on se rend compte que les qualités dont il est question traduisent toutes le souci implicite du bien-être des autres. De plus, ceux qui pratiquent l’amour, la patience, le pardon et la tolérance reconnaissent dans une certaine mesure l’effet potentiel des actions individuelles sur autrui, et règlent leur conduite en conséquence. Ainsi, la pratique spirituelle conforme à ces données implique d’une part d’agir dans le souci du bien-être d’autrui, et d’autre part de se transformer soi-même pour être mieux disposé à le faire. En parler autrement est dénué de sens. »

Dalaï-Lama, Sagesse ancienne, monde moderne, Paris, Le Livre de Poche, 2004, p. 32-32

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